The Ranums' Panat Times

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6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)

Au retour de ce voyage. Il se remettera dans son Cabinet d'Aubaïs, qui est de la grandr. d'une Toise en tous sens, son Lit et sa table placés, il ne peut contenir audela de deux personnes, le Thaumaturge y compris ; il y coppiera grand nombre de pieces fugitives et volantes pour étre convertis en Manuscrits, qui seront brochés oú Reliez. Et quoi qu'il aye beaucoup a combattre il ne sera jamais tué. En 1722. il verra le fleau de la Peste apporté a la Canourgue ville du Gevaudan, et dans celle d'Alais capitale des Cevenes. A l'approche de ce fleau, la peur le saisira. Il quittera Aubaïs pour aller á Perpignan y rester avec son maître afin de se mettre a couvert contre les injures Epidèmiques. Il sera logé dans L'hôtel de Mr. le Marquis de Fimarcon, Chevalier des Ordres du Roy, et Commandant en Chef dans le Roussillon, Conflent et Cerdaigne, et Gouvr. de Villefranche. L'on voit dans cette ville la plus forte Citadelle de France, comme ville frontiere l'on y pend beaucoup de déserteurs, les habitants y ont l'esprit et les manieres à l'Espagnolle. Ils y regardent, au lieu de Paris, Barcelonne comme leur Boussolle. L'hyver, avec les autres trois Saisons de L'année, les hommes pendant le jour n'y couvrent leur tête qu'avec un Bonnet, [41v] ils sont plus Chimèriques que les François. l'ors qu'il ira dans cette ville, il couchera dans celle de Beziers, il en partira le lendemain a cinq heures du Matin, et une demy heure aprés l'on posera les Soldats pour former la Ligne contre la Peste, dez ce moment du pays libre il y verra le prohibé. La prudence et la diligence valent un mort ressuscité. J'ay appris cette Sentence de feu Mademoiselle Blondette, m'a 4e. Ayeule. Au reste l'ors qu'il sera arrivé aux Portes de Perpignan, l'entrée de la ville luy en sera deffenduë. L'on verifiera ses Certificats de Santé, et par toute la route rafraichis dans tous les Bureaux de Santé. Il n'obtiendra son Entrée en icelle que par le credit et L'autorité de Mr. le General de la ville, et duquel il à l'honneur d'etre connû. Il entrera plusieurs fois dans l'Ecole d'Artillerie, pour y apprendre cette Science, d'ici il ira voir l'Eglise d'Elne qui est une ancienne Cathèdrale, le Siege Episcopal de laquelle transferé dans l'Eglise de Saint Jean à Perpignan. Le Peuple du Roussillon ayme à la folie tous les Instrumens de Musique. Dans leurs Danses publiques et particulieres les hommes y sont obligez deposer leur main droite derriere le dos de leurs Danseuses, et de les elever en cette posture au dessus de leur tête L'homme quy y manqueroit seroit chassé du Roussillon et privé pour toûjours dans la danse Espagnolle cette l'iberté est un peu indécente, rebutera Mademoiselle Angèlique d'entrer en Espagne, quand même elle y seroit obligée, á coup sur son pere luy defendra la danse.

Prion ne pouvant plus supporter les maniéres chatouïllantes des Espagnoles, et pour ne les plus voir il sortira au plus vite du Roussillon, au travers des campagnes couvertes d'Olliviers que l'hiver de 1709. epargna, lesquels [42] sont aussi gros que nos Meuriers en France. l'ors que je parle ainsi, ce [lire: c'est] que l'on regarde le Roussillon comme une nouvelle conquête.

De ce pays Espagnol, quoi que sous la Domination du Roy de France, Prion sera transporté d'ici sur le dos d'un Cheval á Castres d'Albigeois, éloignée de 30 lieües de cette derniere, il ira loger á la suite de son Maître chez Mr. de Rozel, qui est le Seigr. le plus riche, le plus Spirituel, le plus apparent et le mieux assorti de cette ville. Ayant mis pied á terre, il ira saluër Mr. de Beaujeu de Quiqueran, Evêque de cette ville, c'est un Prelat, quoi que Provençal, trés-aymable. Son Palais Episcopal est vaste, magnifique et l'un des plus beaux de France, au sortir de cette profonde reverence il ira chez Mr. le Juge d'appeaux lui faire autant. Le Lendemain il ira par devotion voir la Chartreuse de Chaix, scituée á un quart de lieüe de cette ville, sur la rive gauche de la Riviere d'Agout. L'ors qu'il ira confesser dans l'Eglise des RR. PP. Jesuites, il sera mal á propos soupçonné Jansenisme, ils seront persuadez du contraire, l'ors qu'ils apprendront qu'il les á toûjours combattus très vigoureusemt. par ses êcrits. L'on avoit oublié de dire qu'a une demy lieüe de Castelnaudarry sur la route il verra le champ de Bataille de L'armée du Roy commandée par Mr. le Marêchal de Schomberg, et celle des Mêcontans ayant á leur tête Gaston de France et le Marêchal de Montmorency. Ce dernier y fût blessé et fait prisonnier. Il fût porté sur une Echelle á Casteln'audarry, traduit ensuite á Toulouse et de la à Laytoure, et ramené a Toulouse, où il eut la tête trenchée. apres ce recit il ira passer quelques jours a Brassac Château et village scitué dans les plus hautes Montagnes de l'Albigeois, appartenant a Mr. de juges, Marquis de Brassac, et Coner. en la Souveraine Cour de Parlemt. de Toulouse. C'est le Seigneur le plus liberal et le plus gracieux de ce Diocese, tous les Peuples de ces Montagnes le regardent, et le [42v] cherissent, comme leur Viceroi. Nos Prétres Apostats, comme Jean Cauvin, Viret et Vese en passant par ces Montagnes y ont l'aissé une Semence qui n'a que trop fructifié, mais le fruit ne se trouve pas bon. De retour á Castres il rentrera dans son Cabinet pour s'y appliquer á coppier de vieux Manuscrits dès guerres Civiles dépuis le commencemt. de la race des Valois, jusqu'a Henri 3. mes dernieres remarques sont que la Riviere d'Agout partage cette ville, ses eaux coulent sous un Pont de Pierre. En hiver les Curez et les Dames de qualité y portent des sabots, pour y tenir leur pied plus sec et chaud. Les Muniers y portent le chapeau blanc pour y couvrir leur tete. L'on n'y voit que deux Toiletes, celle de Mr. l'Evêque et la seconde de la premiere Dame de la ville. Sa femme de Chambre tient les pieds du Cheval de son maître lors que le Marêchal le ferre, les femmes des Artisans y sont presque toutes occupées au Tricot. Les femmes de condition y parlent la moitié François et les gens d'Eglise la moitié Latin. Le Petit peuple de la campagne n'y vit qu'avec du Pain de millet. Il sapplique á elever beaucoup des Oyes. Les villes de l'Albigeois assez remarquées.

Il en partira vers le commencemt. d'Avril pour aller a Toulouse. C'est dans cette ville que les Couvents de l'un et l'autre sexe en occupent plus de la moitié. Il y composera deux pieces d'esprit l'une en vers et lautre en Prose qu'il ira luy méme remettre a l'hôtel de Ville entre les mains de Mademoiselle Clemence Isaure Fondatrice des jeux Floraux, ses travaux inepuisables de Science seront sans reüssite, et perdus pour luy. Il ira incognito voir la Cour de Parlemt., le Palais Archiepiscopal, le Canal Royal, le Pont neuf et la riviere qui passe dessous, qui porte le nom de Garonne, les eaux qui la forment sont Espagnolles, venant des hautes Montagnes des Pyrenées. Au milieu de ce Pont [43] Il y á une Cage de fer mobile, dans laquelle l'on plonge plusieurs fois des filles de joye jusqu'au fond de la Garonne, afin de les rafraichir du feu de la concupiscence. Quelque fois les plus brulantes sortent de ce tourment Elementaire sans être gueries radicalement. Du milieu de ce Pont, il montera sur le Clocher de St. Etienne, où il verra une des plus grosses Cloches du Royaume. On n'ose pas la sonner en branle, de peur dèbranler le Clocher, l'ors qu'il sera dêcendu de cette Tour il ira a St. Sernin qui est la plus belle Eglise de la Ville, où il verra plus de 40. Chasses d'argent doré. Prion étant Organiste, et de cette Eglise il ira a celle des Cordeliers, ou il fera joüer ses belles Orgues, apres cette Symphonic finie il remarquera que la terre de cette Eglise oú on enterre les corps morts, á la proprieté de consommer la chair sans gâter la peau n'y deranger les membres. On a soin de porter ceux qu'on deterre en faisant de nouvelles fosses dans une maniere de Cave, ou on les met debout appuyés contre le mur : nous y vimes quantité de corps ainsi desséchés, et sur tout le corps d'une femme de Roüergue morte dans cette ville dépuis cent ans, qui avoit encore ses cheveux attachez avec un Ruban, et toutes les Parties de son corps en entier, sans y avoir la moindre alteration sur la peau. Il n'y á point de Ville ou l'on voye tant de Pedants. Cette Etiquete est fausse, puis que Prion remarquera que Toulouse est par excellence le Sejour des Muses. assuremt. c'est la Patrie du bel esprit. Et dans ce goût Mr. Tonnellé y a été élevé. Il à fortement travaillé, mais inutilement pour remporter les 4. fleurs faites d'or ou d'argent de la Dame Clemence. Il à eu en cela le même sort que Prion. cependant la perte de ces Prix ne sera jamais capable de décourager ces deux Auteurs. [43v]

A l'entrée du Palais de la justice, aussi qu'a celui de L'hôtel de ville, il y á des Gardes à qui il faut l'aisser son Epée. Le seul trafic de cette ville est le jugemt. des Procés. C'est un commerce si en vogue et si connû, que les Artisans, les Blanchisseuses, et les Servantes n'y parlent jamais d'autre chose. Il seroit á souhaiter que bien des Magistrats du Bas Languedoc fûssent autant êclairez que ces braves filles le sont dans les Sciences du Barreau, ce qu'elles ont appris avec soin de la Déesse Thémis l'Avocate des Playdeurs, et la même qui y fit part de ses lumieres au redoutable Tribunal d'Aubaïs, qui passe pour étre Lanciclopedien de la Science intraversable de la Magistrature Pedanée et Bannerete. Ce dernier Tribunal quoi que planté dans un village à le privelège de juger de bout le petit Criminel et le grand Interlocutoire.

Cadédis, la moitié de Toulouse est Gasconne, le plus grand astre de la nuit mélé avec les eaux fluviales de la Garonne influent beaucoup sur le Langage du petit Peuple, lequel pour sa nourriture n'y vit qu'avec de la boüillie faite avec de la Farine de gros millet. C'est un mets trés friand pour eux. Un Voyageur François parlant trés-mal, dit par dirision, Gascon L'arron, point Miracle, Va Provençal, pis je ne puis te dire, un Manseau fait un Normand et demy, un Champenois et quatre vingts dix neuf moutons font cent bêtes, Prion, qui parcourera toutes ces Province [sic], reconnoitra ces Etiquetes fausses, et s'appercevra que ce sont de trés-honnêtes gens d'estime et d'honneur.

Un Cousis gentilhe. Gascpm Cadet de sa maison, arrivant á Paris, et voulant avoir un Valet en arrêta un, qui étoit natif du Roüergue á 26. Escus de Gage, & luy demanda un Rêpondant, Je vous en donnerai un, lui repondit le Valet, mais il faudra que vous ayez aussi la bonté de me donner un repondant pour mes Gages.
Le premier May, il entrera pour la premiere fois dans le centre de la Gascogne, il ira coucher au Château de Caumont, quy est l'un des plus beau du pays, oú il sejournera une semaine. Cette magnifique Maison a été bâtie par le Duc d'Epernon. Mr. le Comte de Montgaillard en est aujourd'huy le proprietaire. Un vendredy Prion verra dans la [44] Cuisine de ce Château un grand Tonneau rempli des oeufs de Poule, de Canard et d'oye. C'est un pays trés abondant en bled, haves, Artichaux, et Volaille, au commencemt. de la semaine suivante il ira passer quelques jours au Château d'Esclignac, appartenant à Mr. le Marquis de ce nom. On le mettra à coucher dans une Chambre trés reculée, il sera chargé de la clef d'icelle qu'il aura le soin de mettre sous le Chevet de son Lit. Il sera trés-êtonné le premier matin en se levant de se trouver sans Culote ; n'y Bas n'y tour de col, il courra á la Porte qu'il trouvera bien fermée, en même tems il foüillera et vuidera la Paillasse de son Lit, Levant enfin ses yeux, il verra un trou au Lambris oú pendra un Morceau de sa Culote, et le reste de ce que les Rats luy auront mangé. De celui-cy, il ira séjourner un mois dans le Château de la Garde de Fimarcon situé dans l'Armagnac blanc. L'on y trouvera Mr. et Madame la Marquise de Fimarcon, c'est une Maison de la plus grand qualité du pays, et la plus Illustre de la haute et Basse Guienne, et leur Marquisat l'un des plus anciens du Royaume, scituée dans le Diocese de Laytoure.

Un vieux qui se marie fait du flambeau de Lhymen, une torche funebre.
De ce Château il ira séjourner un mois dans celuy de la Motte Goas au Diocese d'Auch, appartenant á Mr le Comte de ce nom. Madame la Comtesse son Epouse est de la Maison de Fimarcon. C'est la dame de France la plus belle et la mieux faite, la plus accomplie, et la plus spirituelle de l'Europe, tige d'un si noble sang si connu par ses Alexandres, ses Achiles et ses hercules, qui á toûjours été l'Elite de tous les heros François.

La pluspart des Gentilshes. de Gascogne disoit Louis XII, ont le même sort qu'Acteon et Diomede, ils sont mangés par leurs chiens, par leux chévaux et par les visites.
De cet aymable séjour, l'on ira coucher au Château de Malege. Le Lendemain, Mr. le Marquis de Fimarcon, Madame la Marquise son Epouse, Madame la Comtesse de Goas dans des magnifiques équipages, prendront la route de Paris, sur l'heure de midy, ils arriveront á Agen, ils y dineront, et ils y seront magnifiquemt. regalés dans la meilleure Auberge. La situation [44v] d'Agen est toute charmante, si l'on considére que la Garonne passe presque au pied de ses murailles, le long desquelles du côté de la Riviere, il y a un Cours parfaitement beau ; & un peu au dela, plus prés de L'eau, une grande êtenduë de Gazon, qui est une trés agreable promenade. Toute cette belliqueuse Noblesse montera sur un superbe Navire qu'on aura déja preparé, et dans leur Navigation, ils y verront à la droite, et à la gauche, toutes les villes qui bordent ce grand fleuve. Ils iront souper et coucher à Marmande, ville de l'Agenois, sur la Garonne, aux confins du Bazadois, au dessous de Tonneins.

Pays de Candidis, ils prononcent le B pour l'V. Au Beau d'or Von Cavaret
Le Lendemain l'on ira diner a Langon, petite ville fort agreable et scituée sur le bord de la Garonne & dans le Bazadois, aux confins du Bordelois, vis-à-vis St. Macaire, oú la Marée ne monte pas plus haut ; Duquel endroit il y à 25. lieües jusqu'a la Mer. Ce jour-la ils debarqueront dans la ville de Cadillac. Ils y sejourneront pendant quinze jours dans le chateau, où Mr. le Comte de Montcassin recevra a bras ouvert ce noble Cortege. Son château est un des plus beaux et le mieux bâti de l'Europe. C'est louvrage de Mr. le Duc d'Epernon. Les eaux du flux et reflux l'environnent deux fois le jour. joignant icellui le même Seigneur y fonda une Collegiale qui subsiste encore avec splendr. Les Saints Misteres y sont journelemt. celebrés par les Chanoines avec une grande édification, j'avais obmis que dépuis Agen jusqu'a Cadillac, les Nobles quitteront leurs Châteaux, les  Bourgeois leurs Maisons, les Artisans leurs travaux, les Laboureurs leurs charrües, les bergers et les bergeres leurs Troupeaux, tous ces peuples s'assembleront par troupes pour venir tour à tour admirer dans la personne de Madame la Comtesse de Goas, la grandeur de sa taille, la beauté, le maintien, la Noble fierté ses grâces, son air accompli et majestueux, [45] et leur curiosité sera juste, et faite à propos parce que c'est sans contredit la plus belle Dame de l'Europe. Elle restera dans ce chateau pour s'en retourner dans ses Terres, le regret de se separer ne sera pas de part et d'autre, sans y rependre des larmes. Ceux du voyage de Paris remonteront sur le Navire avec Mr. le Comte de Montcassin, êtant arrivés dans le Port de Bordeaux, ils le trouveront rempli d'une Forêts [sic] de Vaisseaux marchands Encrés [lire: ancrés] et de toutes les Nations, ce même jour, ils en verront á la faveur de la Marée arriver un fort gros et chargé venant des Antilles. Tout le long de la Garonne il y á une fort agreable promenade. Prés du Port il y a le Chateau Trompette. Il est fortifié de 4. Bastions, á 3. desquels on à bâti 3. magasins pour les Poudres et autres munitions de guerre, les doubles fossés qui regnent tout au tour peuvent facilemt. être remplis d'eau par le moyen de la Marée. Il y a une forte Garnison. La Place d'Armes est fort belle, aussi-bien que la Salle d'Armes. Il y á une autre forteresse qui sont [sic] Château de ha. St. André Cathedrale á trois clochers, dont il y en a un fort élevé. L'Archevêché merite d'etre vû a cause de sa beauté, il y à un jardin fort agréable. En cette ville, le peuple y est spirituel et très-propre à tout, mais un peu hautain. Les Dames y sont polies belles, et trés-affables. Elle se piquent de faire beaucoup d'honnêtetez aux Etrangers. Elles sont trés propres et bien ajustées. Cette ville est scituée dans un pays trés abondant en toutes choses, mais entr'autres en bons vins dont elle fait un extreme debit chez les Etrangers. Ce fût en cette ville que nâquit Richard II. Roy d'Angleterre en 1367.

Le même jour 8e. juin l'on ira coucher a L'ormon, qui est un Bourg à une lieue plus bas de Bordeaux sur la droite du même fleuve, dans cette couchée l'excellent vin de Grave n'y sera pas épargné.

Le lendmain 9e. du courant, ils marcheront dans un Pays appelé Entre deux Mers, arriveront [45v] au Port de Cussac, ils y passeront la Dordogne dans un Vaisseau à Quille et à Voile. Les Equipages y seront montés dedans avec un Tour, ce passage coûtera 36. qui seront payez au Pilote, et Matelots. aprés le trajet de ce gros fleuve l'on ira diner a Caviniac, c'est dans cet endroit que l'on commence a déchirer la Robe de St. François.

Aprés avoir dans cette Dinée bien hebergé et bien rempli les Estomacs d'un vin blanc trés excellent, l'on ira coucher a Montendre premiere ville de la Xaintonge, scituée dans un pays de Landes.

Le lendemain l'on ira coucher tout d'une traite à Jonsac, l'on y vit à bon marché, les habitans sont presque tous de la R.P.R., n'importe ils sont trés civils et très honnêtes et trés affables pour les Etrangers.

Le 10. diner à St. Pons, l'on y voit un ancien Château, sur la petite Riviere de Seigne. L'on ira au lever de Table, monter sur leurs Voitures, avec layde désquelles ils arriveront á Xaintes, capitale de la Xaintonge pour y coucher a l'image St. Paul, Auberge la plus logeable et la meilleure de la Ville. Dans icelle, on y voit un beau Pont de pierre sur la charente, qui á été bâti du tems de Cesar á qui il fut dédié ; l'Eglise Cathédrale batie par Charlemagne, fût presque ruinée par les huguenots. C'est la 22e. Eglise fondée en France par Charlemagne. On fond continuelemt. á Saintes des Canons de fonte verte.

De Xaintes, l'on ira coucher á Varege, Hôtelerie champetre a six lieües de cette derniere.

Le 11. a Brieu, premier Bourg dans le Poitou, le lendemain tout d'une traite dans un Bourg appellé Chenay.

Le 12. a Lusignan, ville dans le Poitou avec un Château sur la Vonne, et c'est de la que tire son nom la Maison de Lusignan, qui a possédé si long-tems le Royaume de Chypre, et qui a donné des Roys de Jerusalem, et d'Armenie, et dépuis n'aguieres un Evêque à l'Evêché de Rhodez en Rouergue, [46] il verra dans ce lieu la fameuse Fontaine de Meluzine, si renommée dans L'histoire, Apres en avoir admiré ses belles eaux si belles et si transparentes, la curiosité le portera d'en boire deux Tasses.

Aprés cette boisson faite il arrivera á Poitiers environ l'heure de midy. Cette ville est la capitale du Poitou. Son enceïnte est des plus grandes de France, mais elle n'est pas peuplée à proportion. Cette ville est dans le haut Poitou. On y compte 24. Paroisses. Elle est arrosée par la riviere du Clyn. Aprés sêtre bien hebergé et repris ses forces, il ira voir l'Abbaye de Nouaïllé scituée a deux lieues de cette grande Cité, et prés de laqule. il verra le Champ appelé Maupertuy, ou Edoüard Prince de Galles, defit Jean Roy de France, quy y fut pris avec 5. Princes de son sang, et conduit Prisonnier dans la ville de Londres le 19. 7bre. 1356. et une demy lieue des Portes de cette Ville, il verra une Pierre d'une prodigieuse grosseur. Elle est êlevée sur 4. Pilliers & à 25. pieds de long et 17. de large en châcune de ses 4. faces, a son retour il ira voir le tronc d'un arbre qui a servi de Berceau a St. hilaire et dans lequel on fait reposer ceux qui ont la tête frelée. On à accoûtumé de dire à ceux que l'on raille tu as besoin d'aller au berceau de St. Hilaire, comme ceux qu'on voüe à St. Thuberi de Narbonne. L'eau de la Fontaine, qui est pres de la Plateforme est transparente et est transportée sur des Anes par toute la ville, qui est le breuvage commun de tous les habitans d'icelle. Les Trochiques de Viperes y sont si excellents qu'on les porte dans toute l'Europe, et sur tout à Venise, où il s'en debite une extraordinnaire quantite. Les gens d'Eglise et les Dames de qualité, se chaussent en hyver avec des bas de Laine et de Sabots aux pieds, et façonnés d'une belle et rare piqueure, c'est une Chaussure aussi legere que les Souliers. Les Dames, demoiselle, et les Bourgeoises [46v] y sont spirituelles et belles, parmi lesquelles il y en à une qui marchandant une chaise percée en offroit trop pû [lire: peu], le Bahutier, pour l'engager à en donner d'avantage, la prioit de considerer la bonté de la Serrure et de la Clef, pour ce qui est de cela dit la Dame, je n'en fait pas grand cas ; car je n'ay pas peur qu'on dèrobe ce que j'ay dessein dy mettre. Je suis assurée qu'il n'y à point de Voleurs de pareille merchandise.

Dans le Terroir de cette Ville, il y a beaucoup de pierres qu'on apelle le Diamants de Chatelleraud á cause de leur fidèle rapport avec les Veritables
L'achet de la Chaise percée étant finalement conclu et arrêté, l'on partira de cette ville le 14. juin et l'on fera sept lieües cette journée pour aller coucher à Chatelleraud, qui est une ville moyenne et mignonne sur la Vienne, qui en baigne les murs des deux côtés, on y entre venant de Poitiers par un Pont magnifique, flanqué à l'entrée de deux grosses Tours, porté sur 9. arcades, qui á de longueur 225. pas sur 60. de largeur. On peut surement assurer que ce Pont est un des plus Larges qu'il y ayt en Europe ; Les habitants de cette ville sont fort sociables. Il y á une grande quantité de Couteliers qui travaillent fort délicatement. Le sang y est beau et les Bourgeois très-civilisés, en cela les femmes les surpassent de beaucoup, leur peau y est plus douce et plus blanche et plus coulante. Elles y portent comme ailleurs le Falbala, le Bagnolet et les jupes à corde. En hiver elles y sont mieux chaussées que celles de Poitiers, leur L'angage est véritablement François.

Le 15. l'on ira coucher á Matelan, petite ville de la Touraine dans le Diocese de Tours.

Le 16. coucher á Amboise, c'est une ville scituée en bon air sur le fleuve de Loire, au pled d'un Mont couvert de vignes, sur le grand chemin aux approches de cette ville, on y voit une [47] grande quantité de Cavernes pratiquées sous terre, ou les habitans ont pratiqué des Caves pour mettre les vins qu'ils recüeillent. L'on y voit en cette ville un ancien Château Royal flanqué de deux Tours rondes.

L'on ira coucher a Blois et pour y arriver l'on marchera toûjours sur une grande Digue que l'on a faite pour empêcher que les Campagnes voisines ne fussent inondées par la Loire.

Blois aussi sur la Loire, les Maisons sont baties de pierre et couvertes Dardoise. Sa Maison Royale est accompagnée de Jardins, et d'un Parc, qui repond à sa magnificience.

Le 18. dud. mois l'on ira coucher à Clery, petite ville dans L'orleanois à une lieüe de Beaugency. Elle n'est remarquable que par la Sepulture que le Roy Louis XI. y choisit dans l'Eglise N.D. ce temple du Seigneur est un batiment superbe.

La couchée a Orleans, capitale du Pays, scituée dans une plaine agreable et fertile, sur le bord de Loire, qu'on y passe sur un beau Pont de pierre de taille de 16. arches. On voit sur ce Pont trois Statües de Bronze, une represente la Sainte Vierge, l'autre Charles VII. et la 3e. jeanne d'Arc, connuë sous le nom de Pucelle d'Orleans. Cette ville est a 32. lieuës de Paris vers le Midy, a 17. au dessus de Blois. La Pucelle d'Orleans y entra dedans, et contraignit par sa vertu les Anglois d'en lever le Siege.

La Couchée a Artenai, petite ville dans le Beauce a six lieües d'Orleans.

La Couchée á Tours, ville aussi de la Beauce.

La Couchée a Etampes. cette ville est partie dans L'hurepoix et partie dans la Beauce près la Riviere d'yonne, avec un ancien Château dans le Diocese de Sens. Le Sablon fin se trouve dans son terroir en quantité. [47v]

Le 22. dud. mois de juin coucher à Chastres, petite ville de L'Isle de France au pays de Hurepoix, sur la petite Riviere d'Orge à deux lieuës de MontLehery, ainsi qu'à 8. de Paris. Le Curé de cette ville est si connû pour avoir fait cette harangue a Sa Majesté Catholique en présence de tous les Princes l'ors qu'on l'accompagnoit pour l'Espagne.

Sire, comme les harangues sont ennuyeuses, & les harangueurs ordinnairemt. incommodes, je me contenterai de dire à Votre Majesté.
    Les habitants de Chatres, Lunas et Montlehery,
    D'un air guai et folatre sont assemblez ici,
    Pour vous dire en passant que Dieu vous accompagne
    Et qu'un Prince si bon don don, cent ans et au dela La La regne dans l'Espagne.

La nouvelle courut qua la prononciation de don don, & de La La, le peuple s'étoit mis à danser et à sauter, et que cela donna un si grand plaisir aux Princes que la Sa Majesté Catholique fit present à ce Curé de 200. Pistoles, et que le Roy à sa recommendation luy avoit accordé 400lt. de Pension.

Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)