The Ranums' Panat Times

 

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25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)

Voici la Liste des Juges que j'ay vû a Aubais dêpuis L'année 1712. jusquen 1744.

Mr. Me. Alizon
Mr. Demissol
Mr. Preuvier
Mr. Me Jean Batifort
Mr. Louis Batifort, fonctionnaire en 1745.
Greffiers Civils et Criminels
Mr. Valz
Mr. Ducros
Le Sr. Prion, actuelemt. en 1744. êtant en continuation de lexercice duquel

Dans la presente narration, voici un evenement que l'Autr. insere dans ses Memoires pour s'etre passé sous ses yeux. Il sagit de la grande êclipse qui arriva le 12. May 1706. a pareil jour il se trouva seul dans une prairie trés reculée environné de hautes Montagnes dans un quartier appelle Peyrolet, au confluent de deux ruisseaux, occupé dans cet endroit a garder 35. Moutons ou brebis. Ce fût environ l'heure de huit du matin qu'il vit le jour finir et la Terre se couvrir d'epaisses ténébres [128v] et les Etoiles rengées au Ciel qui brilloïent comme dans une nuit la plus obscure, a ce Signe épouventable la peur saisit le berger et ègalement ses moutons, ces animaux deux mêmes quitterent au plus vite leur paccage pour aller á Requista, oú étoit leur étable. Je remarquai dans la marche de ces brebis ou moutons qu'il ne me feut jamais possible de les faire aller de front, j'avois beau les battre elle ne voulurent jamais aller autrement qu'a la queüe l'une de l'autre. lors que je montois une rude cote étant a la suite de ce betail, un Loup d'une grosseur extraordinnaire la dêcendoit au petit trot. Il ne me feut pas possible de luy faire quitter mon chemin, puis qu'il toucha qu'asi le Pan de mon habit. Dans cette obscurité Eclipsique, ses yeux plus brillans que deux Phosphores jettoient une clarté autant rayonnante que deux Lampes allumées. Il s'accula environ a dix pas de moy, et dans cette posture il se prit a hurler, ce qui me fit doutter qu'il étoit également saisi de la même peur que mes brebis. A la verité tout le genre humain de même que tous les animaux tant sauvages que domestiques a la vûe de cet obstacle de la nature a ce moment tout fut consterné dûne peur panique. L'ors que je feus arrivé a Requista, je trouvai tout le Peuple de cette petite ville ramassé en un seul Peloton de la grande place publique qui plueroient amerement leurs pechez, leurs mains levées vers le Ciel, criant misericorde, qu'a ce moment la fin du monde étoit arrivée. Ils faisoient á haute et intelligible voix une confession publique de leurs pechez. Ils s'embrassoient [129] les uns les autres, ils se reconcilioient et se pardonnoient de trés-bon coeur. Les femmes voyant que jêtois encore jeune m'exhortoient de prier Dieu pour elles. Je leur repondis que je n'en feroit rien parcequ'elles êtoient trop mêchantes.

Quoi que jeune, jêtois sans me vanter le plus êclairé phénomacien de tout le peuple de cette petite Villote. Ce feut en cette occasion que des hommes jeus pitié de les voir autant saisis de la peur que les femmes, je leur fis connoitre pour les encourager que cet obscurcissemt. du soleil estoit causé par l'interposition de la Lune qui est un corps solide et opaque, et par consequent obscur, et qu'elle se trouvoit dans ce moment interposée entre le Soleil et la terre. Ces pauvres hommes se formoient une idée affreuse de cette Eclipse comme un presage de la plus funeste affliction qu'ils croyoient étre tous dans le dernier jour de leur vie. Je remarquai que cette éclipse totale dura deux heures. Que la Lune employa une heure pour couvrir totalemt. le disque du Soleil, et pour se retirer tout autant de tems, ainsi que je le mesura avec mon compas de proportion. Je puis assurer que sans le secours de mes connoissances Astronomiques ce pauvre peuple seroit mort a la vûe de cette frayeur. Je leur criois courage Mes amys, ne craignez point cette obscurité, ce n'est qu'un effet de la nature. j'avois de voyes sures pour predire les Eclipses, & de sçavoir sur quel horizon elles paroîtront.

Les Mexiquains jeunoient pendant les eclypses, et particulierement les femmes, qui durant ce tems-la se maltroitoient elles mêmes [129v] & les filles se tiroient du Sang des bras ; ils s'imaginoient que la Lune avoit été blessée par le Soleil pour quelque querelle qu'ils avoient eu ensemble. Les Anciens Gaulois du Rouergue faisoient grand bruit avec des instrumens d'arain poussoient de grands cris pendant l'Eclipse de la Lune croyant la soulager dans son travail avec ces paroles, appaise toi m'a fille, appaise toi m'a mignonne, appaise toy m'a chere Pouponne, prends t'on m'al avec patience, tu vois m'a chere Dulcinie, petit fromage gras, ta couleur argentine reviendra, ta souffrance nous afflige plus que nous ne te sçaurïons l'exprimer. Gueris promptement et nôtre peur cessera.

Que tous les Astres soient sujets á S'eclipser, oüy où non, qu'elles soient centrales, totales, qu'il y ayt des Eclipses, des Satellites de jupiter presque tous les jours, peu m'importe ? Du restant j'en l'aisse le soin a Mrs. les habitans d'Aubaïs. je me desiste à ce moment en leur faveur de toutes les Science Astronommiques, partant il ne me reste qu'a dire qu'en celle de Lannée 1706. de la Levée du Siege de Barcelone par les François, ce qui a donné lieu au Madrigal suivant.

Quand-on vit du Soleil cette totale Eclipse
Châcun dernierement en parût êtonné,
A cet évenement plus d'un sens fut donné,
Et voici selon moy la vraye Apocalypse,
Alors Philippe Quint, le Phaëton des François.
En Espagne êtoit aux abois : [130]

L'Auteur fait ici une recapitulation Sommaire de toutes les Statues Equestres qu'il a vû de ses yeux dans tous ses Voyages. Le vulgaire appelle ces Statuës Chevaux de Bronze. Châcun de ces Chevaux n'est monté que par un Roy de France, le corsage de ces personnes Royalles est fait du même Metail, qui ont été jettés en fonte dans le même moule. n'en ayant vû en tout que cinq sçavoir trois a Paris, la 4e. a Lyon et la 5e. a Montpellier.

Celle de Lyon est placée au milieu de la grande place de Bellecour. Au milieu de cet espace est la Statuë Equestre de Louis le Grand, Elevée sur un grand Pièdestal de Marbre blanc, aux faces duquel on à gravé ces Inscriptions.

Quel superbe Coursier se presente a nos yeux ?
Fier du heros qu'il porte, il semble qu'il agisse,
Sous le plus favorable auspice.
Recevez habitans, un Don si precieux
Ce n'est point l'offrande nuisible
Qui jadis des Troyens renversa les remparts ;
C'est l'Art qui dans ce Bronze expose a vos regards
Les traits nobles et doux d'un Monarque invincible
Aux Siecles á venir ce Monument apprend
Les Soins, la tendress & le Zele,
Que toûjours pour Louis le Grand
Conserve ce Peuple fidéle.

L'Auteur dans tous le cours de sa vie n'a fait que deux Pelerinages, le premier a Nôtre Dame d'Orient. C'est une Eglise trés-belle et la devotion y est trés-grande. Elle est a une demy lieüe de la ville de Saint Sernin en Roüergue, au Diocese de Vabres

Le second Pelerinage á été á Notre Dame de Prime-Combe, dans le Dioceze d'Usez en Langudoc. [130v] Dans celuy de Nôtre Dame d'Orient, Les Reverend Peres Capucins me donnerent la Lettre qui suit. Ces bons Religieux en faisoient donner de Coppies dans toutes les Paroisses du Roüergue pour obliger le Peuple à faire Penitce. Elle êtoit conçûe en ces termes.

Peuple Chrêtien, l'on voit un grand Prophete vêtu d'une Robe de toute sorte de couleurs, laquelle n'a point de coûture, quoi qu'elle soit de plusieurs pieces. Elle n'est n'y de fil n'y de Coton, n'y de Soye, n'y de Laine, n'y de poil, ou de peau d'aucun animal, & elle n'est point faite de main d'homme : Je ne sçai ce que ce pretendu Prophete peut avoir de commun avec les Sectateurs de la ridicule opinion des Prè-Adamites, mais on fait courir le bruit que ceux dont-il tire son origine ont precedé Adam. Il porte une couronne sur sa tête, et il n'est point marié, quoi qu'il ayt plusrs. femmes. Elles vivent toutes avec luy sans jalouisie tant il établit un bon ordre entr'elles. Il est trés-sobre, ne vivant pour l'ordinnaire que du rebut des Chiens. Il m'êprise l'or et l'argent, et n'en à jamais fait aucun cas. Il va toûjours pieds nuds aussi bien l'hyver que l'Eté, et il marche fort gravement. On ne m'a pû dire de qu'elle croyance il êtoit ; mais il est certain qu'il commence á rendre ses loüanges á Dieu dez-la nuit, et avant le Lever du Soleil. Il les continüe presque á toutes les heures du jour ; & malgré ce soin il ne pratique point lhumilité, au contraire il est courageux & fier. Ceux qui se connoissent en phisionomie, pretendent qu'il court risque de ne mourir point de sa mort naturelle, mais d'une mort violente.

Dans les Montagnes du Rouergue il y á certaines contrées, où il est trés aisé de surprendre la credulité du Pauvre Peuple. Ils recevoient ce grand Prophete [131] au pied de la Lettre, les uns disoïent que cêtoit l'Antechrist, les autres que cêtoit un Ange qui parcouroit toutes les nations pour trompeter avec une Trompete la fin du monde, a la Lecture de laquelle plusieurs furent saisis de la peur. Les Paysans de la campagne quittoient leurs travaux et venoient en grand nombre a la ville de Requista avec leurs familles pour se prepare à la Penitence. La curiosité porta l'Auteur de ces memoires á Lire cette Lettre, il reconnût qu'elle étoit conçûe dans un sens Enigmatique, que ce grand Prophete nêtoit qu'un Coq privé et ses Epouses des Poules. Il le fit dez-aussi tôt comprendre au Peuple, qu'il releva de Labattement dans lequel il étoit tombé. En même tems ils se retirerent dans leurs maisons pour s'y occuper dans leurs travaux ordinnaires de L'abourage.

Voici une Liste de toutes les Rivieres que l'Autr. à vûes et passées tant en Rouergue que dans ses voyages, sur des Ponts de pierre ou de Bois, dans des Barques ou Vaisseaux a Quille.

Premierement

Le Tarn
Le Lot
Biaur
Alrance
Giffou
Dourdon
La Duranque
La Sorgue
La Riviere de Marcillac
Rivieres Rivieres du Roüergue, Province, qui est la Patrie de l'Autr. Elles vont toutes se décharger dans le receptacle General qui est l'ocean.


En Patois
Tarne et Tarnon.
Memeinto et Vebron
Arrosou lou Prat dau Seignou
Amay beou pas prou.
Voulant dire que le Pred d'un Seigr. scitué au milieu de ces quatres Rivieres est arrosé des eaux des quelles, mais que Leau ne peut se repandre par tout a cause des inegalités de son terrain. [131v]
L'Eraut a St. Guillem le Desert
L'Agout a Castres
Le Lers
La Garonne a Toulouse
Ceze a Bagnols
Le Gardon a Remoulins
Le Virdourle ---- a Sommieres
L'Aude -------- a Carcassonne
Le Lez ---------- a Montper.
Lorb ---------- a Beziers
Le Canal Royal a Castelnaudarry





Rivieres du Languedoc, que j'ay passées
Le Rhône -- -- -- -- -- -- -- -- au Pont St. Esprit, a Lyon et a Arles

La Durance -- -- -- -- -- -- -- a Manosque

La Bleone -- -- -- -- -- -- -- -- a Digne

La Charente a Xaintes -- -- -- -- sur un beau Pont de pierre bâti par Cesar

Le Clin -- -- -- -- -- -- -- -- a Potiers sur un Pont de pierre

La Vienne -- -- -- -- -- -- -- a Chatelleraud sur un Pont magnifique flanqué á l'entrée de deux grosses Tours, cest le Pont le plus large de l'Europe

La Loire -- -- -- -- -- -- -- a Amboise sur un magnifique Pont de bois et a Rouanne dans un Bac

Lyonne -- -- -- -- -- -- -- pres d'Etampes

La Seine -- -- -- -- -- -- a Paris sur un grand nombre de Ponts de pierre et de Bois et dans un Bac

L'Indre -- -- -- -- -- -- -- a Chateauroux dans le Berri

La Creuse -- -- -- -- -- -- a Argenton ville du Berri

La Courreze -- -- -- -- -- a Brives la Gaillarde Ville du Limosin

La Gaure -- -- -- -- -- -- -- -- a St. Pons de Thomieres

La Berre -- -- -- -- -- -- -- a Pierre Latte V. du Dauphiné

Le Roubion -- -- -- -- -- -- -- a Montelimar p'assée au Gué

La Drome -- -- -- -- -- -- prés de la Ville de Loriol, dans un Bateau

Le Ger -- -- -- -- -- -- -- a Vienne [132]

La Tordine -- -- -- -- -- -- a la Brele, Ville du Lyonnois

La Besbre -- -- -- -- -- a la Palice V. du Bourbonnois

L'Allier -- -- -- -- -- -- a Moulins Capitale du Bourbonnois

La Nievre -- -- -- -- -- prés de Nevers

Le Canal -- -- -- -- -- -- -- de Briare au Gatinois

Le Loing et le Puisseau a Montargis

L'Isere  A Romans sur un beau de Pierre et neuf et a Grenoble sur un Pont de bois

La Laisse et Albans a Chamberi ville Capitale de la Savoye

Le Lac du Bourget a Aix en Savoye avec ses Bains

Le Guier au Pont de Beauvoisin ville de France, ayant un de ses Fauxbourgs dans la Savoye

Le Pin a Bourgoin, ville dans le Viennois

La Sorgue a Avignon

La Dordogne au Port de Canac dans un Vaisseau á Quille et a la Voile

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'honneur, la probité, la droiture et la simplicité sont autant de merites qu'un Auteur doit se pyquer de garder invïolablement dans tous ses êcrits, c'est ce qu'un Auteur doit preferer dans toutes ses actions narratives, mentir pour complaire est un grand defaut, au contraire dire nuement la verité est un grand merite.

Mes Navigations sur les Mers du Ponent et du Levant, meritent d'en dire un petit mot. Et partant je commencerai par la Mediterranée, qui n'est a proprement parler qu'un Golphe rempli des eaux de L'ocean quy y entrent perpetuelemt. par le Détroit qu'on appelle le Pas de Gibraltar. De toutes les Mers Internes, la Mediterranée est la plus êtenduë de toutes. Elle s'avance mille lieuës de long de [132v] dépuis le couchant jusqu'au Levant. Elle baigne de ses eaux les trois Parties du monde qui sont l'Europe, l'Asie et l'Affrique. La Mer Noire se décharge en celle cy par le moyen de la Mer de Marmora. Le Golphe de Lyon partie considerable de la Mer Méditerranée. Elle setend sur la Côte de France et du Bas Languedoc, dêpuis les bras où les bouches du Rhône jusques au Cap de Creuz en Catalogne. Il s'avance aussi au Midy jusques au Levant de l'Isle de Majorque. Il est souvent dangereux pour ses tempetes, d'où luy vient peut étre ce nom selon Prion. La longueur de la Mediterranée est de 41. dégrez 30. minutes dêpuis Alexandrie jusqu'a Gibraltar qui ne font que 860. lieuës juste. l'Auteur pendant le cours de ses Navigations à encore remarqué que les eaux ont un mouvement circulaire, la Mer se déchargeant des eaux qu'elle reçoit des rivieres pas des lieux Soûterrains ; de même le coeur le coeur [sic] de Lanimal raisonnable se d'êcharge par un mouvemt. circulaire du sang qu'il reçoit dans les Veines et des Veines dans le Foye, afin que par le mouvement il soit empêché de se putrefier.

La surface de la Mer n'est pas plate, comme on le croyoit autre fois, mais spherique. Ayant observé que si l'on jette sur la surface de la Mer dans un tems calme une quantité un peu considérable d'huile, & qu'on regarde au travers de cette huile, on voit le fond de la Mer comme si on y avoit fait un trou, quelque profondeur d'eau qu'il y ayt en cet endroit ce nest pas l'epaisseur de Leau, qui nous empêche de voir le fond de la Mer, mais la trop grande quantité de rayons lumineux qui reflechissent sur la face de L'eau anterieure, a l'objet qui est au fond de la Mer. Le Flux [133] et reflux n'est rare que sur la Mediterranée. Il est cependant fort sensible à Venise, et un peu sur la Côte de Gennes & de Provence, oú il n'est que de deux ou trois doigts. Une Chaloupe vint nous aborder, pour sçavoir ce que nous faisions sur cet Element liquide, nous luy dimes que cêtoit pour pêcher de Baleines, il nous apprit que nôtre embarquemt étoit inutile attendu qu'il n'y à point dans cette Mer de ces animaux. Il nous assura que pour la Pesche des Anchois a Antibe, celle du Thon a Marseille, Toulon et Perpignan et la Sardine a Royan, les Anguilles et la Sole á Aygemortes y êtoit abondante. j'eus l'honnr. de voir 60. Galeres que le Roi tïent sur cette Mer.

2o. Quand [lire: quant] a la Navigation de l'Ocean, l'Autr. s'embarqua a Bordeaux. C'est cette Mer, qui environne tout le Monde, & cela d'un mot Grec à cause de sa velocité. Il environne non seulemt. l'Europe, l'Asie & l'Affrique que sont les trois parties de L'ancien Monde, mais aussi toute l'Amèrique oú le Nouveau Monde, et les Terres Arctiques oú Antarctiques. On le comprend sous 4. principales parties, qui sont Locean Septantrional, Glaial oú de Tartarie vers le Nord, L'ocean oriental ou Indien vers le Levant de Lancien Monde. On la devise generalemt. en deux parties, sçavoir la Mer externe et la Mer Interne.

C'est, ici, qu'au milieu de cet Element Liquide l'Autr. a remarqué a peur et a plain. les effets du Flux et reflux. C'est un mouvement periodique et reglé de la Mer, qui se fait deux fois pendant le jour, en poussant les Eaux vers le rivage ; & c'est le Flux : où en se retirant du rivage & ce mouvement s'appelle reflux. Il y à toûjours une espece de repos qui dure un quart d'heure entre le flux et le reflux. Le flux est un mouvement des eaux qui se fait des Tropiques vers les Poles ; le reflux est un movement contraire. Ce mouvement suit en quelque façon le cours de la Lune, car il recule châque jour de trois quarts d'heure. [133v] Il s'eleve davantage dans les plaines lunes, & encore plus dans les Equinoxes. Ce flux est ordinnaire dans l'Ocean, ou il croit beaucoup. Au Mont St. Michel en Normandie, il s'eleve de 80. pièds et remonte en quelques fleuves plus de 40. lieües. En plaine Mer L'eau ne s'eleve jamais que d'un pied oú deux. Au milieu du Detroit de Magelan les deux Flux venant des deux Mers contraires, se hurtent avec grande violence. Ce flux s'appelle aussi le flot, ou le montant : le reflux s'appelle dêcendant, Lebe, le jussant. Les Anciens feignoient que Neptune avoit deux femmes, pour figurer le flux et reflux de la Mer, Cesar Darcons, à fait un Nouveau Sisteme du Flux et du reflux de la Mer, oú il explique toutes ses regularités.

La question du flux et reflux, est l'ecuëil de la Philosophie, & l'abime où se perd l'esprit humain.

Plusieurs pensent que les Rivieres sont la cause du flux et du reflux : comme si en sortant de la Mer, elles la faisoient couler avec elles, et qu'en y retournant elles la fissent rebrousser, et se replier sur elle même. Quelques Docteurs Arabes attribuent le flux et reflux a la revolution journaliere du premier mobile, comme si le ciel en tourant donnoit le branle aux eaux aussi bien qu'aux astres. Un Mathematicien de nôtre tems pense que le flux et reflux vient du balancemt. que le globe de la terre a sur son axe : comme si la terre s'inclinant deux fois le jour du Midy au Septantrion et puis se relevant du Septantrion au Midy, faisoit aller et revenir les eaux selon la diversité de ces mouvements. D'autres ne pouvant comprendre le flux et reflux, disent sans tant de façon, que la Mer a d'elle même cette agitation periodique ; où qu'un Ange [134] n'a d'autre affaire que de balancer ainsi les flots. Enfin Descartes soûtinet que la Lune passant sur la Mer press l'air entre son globe & cet élement : que l'air pressé pousse Leau, et la fait couler des deux côtez. Ce qui fait le Flux : qu'ensuite L'eau se remet peu á peu en sa premiere Situation á mesure que la Lune passe et qu'elle cesse de presser l'air ; ce qui fait le reflux. Mais les bizarreries du flux et reflux, sont encore plus êtranges que celles de la Lune, & on ne voit pas que cet astre tout changeant qu'il est, puisse être la cause de tant de diverses agitations. Pour bien demeler un mouvement si regulier et si irregulier tout ensemble, il faudroit trouver une cause, qui en expliquat tous les accidens, & c'est ce que les Philosophes ne feront pour étre jamais. Il n'y en á point du tout vers la Morée, quoi qu'il en ayt dans l'Euripe ; & les courans y sont si fort sensibles et changeans qu'Aristote sy jetta dedans la tête premiere pour ne les pouvoir pas comprendre.

L'eau de la Mer est salée, dit-on et pourquoi c'est parce que dans l'êtenduë de son circuit, elle trouve des Mines de Sel, Vitriol, alun, bitume, et de toute sorte de Metaux et de la Mine de Soufre.

Icare causa sa ruine,                     La trop grande curiosité d'Aristote
Pour sa grand temerité.                 luy causa son malhr.
Aussi fait l'ame qui s'obstine,
En trop de curiosité.

On croît plûtôt ce que l'on voit,
Que non pas ce que l'on conçoit :
D'ailleurs le trop de Sçavoir tuë
Et D'aigle nous tranforme en gruë.

Dans le cours de cette narrative, il faut poser pour fait que la Reine de Boheme, le Roy de Sardaigne et celuy d'Angleterre jaloux de la gloire, et [134v] du succés des Armes de la France, se sont avisez de se declarer ses ennemis. Il faut esperer qu'ayant à faire a nôtre bon Roy ils trouveront en sa sacré personne un competiteur, ou pour mieux dire un redoutable Monarque qu'il les scaura mettre á la raison. Le Piemont à déja commencé à sentir les redoutables effets de sa juste vengeance.

Les villes de Nice, de Villefranche et de Fort Saint Alban emportés d'assaut au mois d'Avril 1744. Et les Piemontois en ce jour bien étrillés. Voici leur chanson nouvelle, mais triste et lugubre qu'ils chantent en ces termes.

La guerre est si malheureuse,
Si cruele, aspre et affreuse,
Qu'il n'est plus pire tourment :
Le feu, la flâme, & l'outrage,
Le sang, l'horreur, et la rage,
Si voyent communement.

Puisque mon chemin, se trouve sur une Route narrative, disons qu'il y a 40. ans et plus que j'ay employé le plus beau de mes jours au service de plusieurs grands hommes et bien riches. cependant je ne suis que très pauvre. N'importe, consolons nous du mieux qu'il nous sera possible.

Le simple et Gaillard Mercenaire,
Quy vit de son petit Salaire,
Et bien mille fois plus heureux,
En cet êtat, que n'est le riche,
Qui plus á, plus est triste et chiche,
Tant d'avoir il est desireux.

Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)