The Ranums' Panat Times

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24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)

En 1743. et 1744. L'Autr. resident encore pour l'ors au lieu d'Aubaïs, et dans cet espace de tems il y a vû un Peuple composé des habitans du pays former un Schisme. Ce Peuple est connu sous le nom de Parpaillotins, c'est un mot gènérique, puis que d'autres les appellent huguenots, l'on pretend qu'ils prenent ce dernier nom d'un espece de Roy nommé hugon, on pretend que ce Roy hugon nêtoit qu'un Charbonnier, natif de la ville de Tours, qui se mit dans l'esprit d'aller nud tête, et de roder toute les nuits dans les Forêts, et de chanter en musique mille frivolèries composées contre les Sentimens de l'Eglise. l'Autr. ayant appris dans le lieu d'Aubaïs que les disciples de cet hugon s'assembloient journellemt. dans la campagne entre Sommieres et Nismes. Sa curiosité le porta entr'autres de monter sur le plus haut d'une Montagne pour y observer de la maniere avec laquelle ce peuple celebroit le culte de leur Religion. Lors qu'il feut au plus haut dicelle, il vit de toutes parts arriver un nombreux Peuple qui s'assembla peu á peu sur une plaine, ayant châcun leur monture qui ètoient des Chevaux, Cavales, Mulets, Mules, Anês et Anesses qu'ils attacherent á des [125] Piquets plantés en rond derriere eux, qui leur servoient d'une forte barriere. Au milieu de ce Peuple il feut construit à pierre Seche un espece de petit Tourillon d'une Toise de hauteur, sur lequel monta un grand homme ayant la tête couverte d'une longue Perruque a la Conseillere et par dessus icelle un grand bonnet quarré rouge et a 4. Cornes, son corps couvert d'une longue Robe trainante d'une êtoffe noire et à son Col ayant un Collet de linge blanc empesé, et par les deux bouts plus large et plus long que la plus grande Besace des Cordeliers. L'on avoit posé derriere ce Ministre une grosse pierre pour luy servir de Fauteüil pour s'asseoir, son premier geste feut d'etendre ses bras et de dire tout hautement au Peuple, Mes trés-chers, Freres me voici planté pour vous prier de commencer le plus haut qu'il vous sera possible d'entonner un Motet. A ces paroles artistement gesticulées tout le people se mit a changer de toute leur force. A ce bruit la troupe des chevaux, Mulets et Anes, se prirent aussi á braire de toute leur force, cette symphonie melée avec celle des hommes et des Femmes, faisoit un bruit si fort et si redoutable qu'il sentendoit de plus d'une lieüe et demy. Pour èviter cette confusion musicale les Piquets et animaux furent reculés, de deux cent pas loin. En même tems le Pasteur perché sur le Tourrillon commença une grande Predication qui dura l'espace de deux heures sans se moucher n'y cracher. Il fit cependant cette inculquable Predication avec tant de vehemence, qu'il fit sauter sa Perruque et son Bonnet quarré a dix pas [125v] loin de luy par terre, et même quelque effort que l'on fit il ne feut jamais possible de le luy faire reprendre. Le Soleil luy donnoit si fort sur sa tête qui luy crevoit et fondoit les yeux, deux ou trois femmes de son Auditoire voulurent avec leur Tablier luy couvrir la tête. Otez dit-il cette couverture, le Soleil est mon Pere, la Lune m'a mere, les Etoiles fixes mes Freres, et les errantes representent encore mes Freres et Soeurs qui ne veulent pas profiter du Saint Esprit dont je voudrois leur appliquer pour leur donner le Don de Prophêtie. Il finit en disant ces paroles, je vous annonce et dis en verité que j'ay en haîne le Diable pour mille ans, et qu'ainsi il n'y á rien a craindre pour vous. L'Auteur observa que dans ce sacrifice impropitiatoire il n'y avoit n'y Autel, n'y Cierges, n'y eau benite, ny aucuns ornements, voila ce que l'on peut appeller une Religion horriblement decharnée. Ils sont obligez á ce qu'ils disent pour faire une grande Penitence de ne jeuner qu'un seul jour toutes les années. Ce jour de jeune on leur donne de deux en deux une Eclanche de Mouton pour leur Collation. Oh ? la belle mortification. En second lieu l'Autr. observa que dans cette troupe campagnarde, l'ors qu'elle fut assemblée, leur Ministre marcha parmy-eux en leur criant á haute voix, Mes freres, nous voici assemblez dans le desert. Imites les Agappes de L'ancienne Loy, c'est á dire mangés ensemble ce ue vous avez apporté, a cette voix châcun tira de son sac un Barral où Courge pleine de vin, leur pain et leur pitance, ils s'assirent par terre en formant une rondeur, et le Ministre au milieu dans cette posture ils firent un emple repas, les plus riches sêtoient munis des Epaules, [126] des Eclanches et du Lard. Les pauvres de Cagaurales où Escargots, de Chataignes, du Fromage et des Ognons. Tout le Peuple bût a la santé du Ministre, ce dernier ne voulut manger que du fromage de Roquefort, une jeune fille luy donnoit á boire, quelques uns assurerent que cêtoit sa Maîtresse. Le Repas fini cette troupe d'Infanterie remonta à cheval, et châcun se retira chez soy, parmy lesquels il y en eut un de mêcontant, parce qu'un Loup luy avoit devoré sa Bourrique quoi qu'attachée a un Piquet.

En Lannée 1703. L'Auteur êtant dans une Paroissie du Vivarais au lieu de Vignals, qui est un hameau de la Paroisse de St. Cierge. A un quart de lieüe de ce premier lieu á côte d'une Montagne et au pied dicelle les huguenots revoltez dresserent un grand Théatre, sur lequel ils firent monter grand nombre de Prophetes et Prophetesses, oú ils firent les fols et extravagants, ils se disoient les Organes du St. Esprit. Il y en avoit qui êtoient assis sur des Escabeaux, la face tournée vers le peuple, criant misericorde, que les cieux êtoient ouverts pour les Freres qui ètoient justes, que le grand jour du jugement seroit dans trois mois, qu'il jetteroit une poignée de Cendres sur le Toit des Maisons des Pretres, pour les reduire en poussiere, qu'il iroit á Paris monté sur sa Mulle Grize pour y convertir le Roy, qu'a son retour le feu du Ciel tomberoit dans Rome, que Mr. de Molard seroit damné. Un autre de cette troupe disoit qu'il voyoit les cieux ouverts, et les Anges revêtus de Robes blanches pour y recevoir les Ministres. Une Prophetesse monta sur un Rocher, elle cria et fit reïterer à L'assemblée plusrs. fois les cris de Misericorde. [126v] Etant dêcenduë elle prophetisa, criant par trois fois misericorde, et s'etant agitée un fort long-tems, sans vouloir dire la cause de son tourment. Enfin dit-elle parce que la nommée Michele du Pousin sa Marraine étoit attachée a la Messe pour faire cesser de se tourmenter, ses Freres luy promirent qu'ils l'obligéroient de gré où de force de venir a la premiere Assemblée, exhortant les femmes et les filles qu'a mesure qu'elles jeuneroient d'avantage elles recevroient un plus grand St. Esprit. Louis Valette dit sur le même Echaffaut plusrs. blasphemes contre la Messe, et dit que les Enfants qui avoient été baptisés à l'Eglise l'avoient été au nom du Diable, exhorta les Meres a les faire rebaptiser. Jeanne Plancier savança et presenta le sien, âgé de deuxou trois mois. Un Prophete et une Prophetesse décendirent du Théatre pour autoriser ce Sacrilege, aprés cette Ceremonie remonterent sur le Théatre, oú Baratier Prophetisa qu'un grand Prince huguenot seroit porté en France par le ministere d'un Ange qui le suspendroit par les Cheveux avec une Armée de cent mille hommes.

Mr. le Marquis de Folleville et Mr. de Molard en firent pendre plusrs. Cette Canaille alla au suplice comme qui va a la Nôce.
 Une autre Prophetesse tenoit en sa main une Phiole de verre, disant quelle étoit pleine de la colere de Dieu pour exterminer les Papistes, et les Faux Freres, que le Roy étoit tombé dans une Fosse pour les pechez qu'il avoit commis en les faisant faire Catholiques, mais qu'il en étoit repentant qu'il sen fermeroit dans un Temple pour y faire penitence de même que les Prêtres, et que toutes les Eglises seroient abbatuës. Un autre Prophete cria, Ah ? Mes Freres, je vois le Diable qui á sa gueule aussi large qu'une cuve, et les jambes aussi longues que les piliers du Lit du Curé. Estienne Robert leur disoit vous étés obligez de croire sous peine de damnation qu'il avoit recû le St. Esprit qu'il étoit plus grand Prophete que Moïse que s'il vouloit il tireroit une Fontaine d'un Rocher [127] qu'il montroit et qu'il changeroit le même Rocher en pain, que si quelqu'un montoit sur un grand arbre qui étoit la auprés, et se l'aissoit tomber, il ne se fairoit aucun mal. Un 4e. de ces Prophetes étant tombé à la renverse, sêcria qu'il voyoit aussi le Ciel ouvert et J. C. vêtu de blanc quy s'y promenoit avec le Ministre Brunier, qui les voyoit par une grande porte, qui donnoit Entrée a une grande sale toute d'orée, que le Ministre Homel étoit assis devant la porte, et que de la en hors il appelloit tous les Freres de Lassemblée sur le meme Théatre, il y avoit un homme en chemise ceint d'une Corde, qui mettoit les mains sur les Epaules de ceux qui venoient de nouveau sautant, et faisant des postures ridicules pour marquer aux simples qu'il leur manquoit le Don de Prophetie. Se souffloient a la bouche pour s'entrecommuniquer le Saint Esprit. Une troupe de Prophetesses au bas de ce Théatre donnerent une espece de Cene, distribuant á chacun des spectateurs une trenche de Pomme et un grain de raisin, aprés cette oblation faite a leur mode, les Ministres firent plusieurs tours sur le Théatre. un desquels cria a haute voix que dans trois jours il tomberoit du Ciel un Temple de Marbre blanc rempli de Ministres. Tous ces rolles joües les Ministres, Prophetes et Prophetesses souperent tous ensemble sur cet Echaffaut. C'est la seule assemblée que j'ay vû que les femmes se melassent de faire les fonctions Ministrales. Au lever du Table, une partie de ce Peuple furent coucher chez un nouveau Converty, n'ayant point de Lit pour leur donner, ils coucherent pele mele dans une Grange. Il faloit voir ce jeu, leurs risées et leur j'oye. Le matin avant que de S'habiller ils se fouettoient avec de la paille qui étoit longue. [127v]

Un Prophete des Cevenes, dit, que le Fils de sa Soeur Julie Prophetiseroit, aussi tôt qu'il seroit né. Qu'il seroit un des principaux dont la gloire Predicante luy seroit donnée pour avancer tous les Freres et Soeurs dans les Deserts des Cevenes et du Vivarais. La Seconde Prophetesse, native d'un village appellé Funaret assura au Peuple qu'elle avoit le Saint Esprit au petit doigt.

Un autre dit qu'avant la Fête de Pâques un feu de diverses couleurs, blû, rouge et noir, consumeroit la ville de la Voute.

Le nommé Sarra animée du même esprit que son mari, disoit que l'enfant qu'elle portoit dans son ventre, Prophetiseroit aussi-tôt qu'il seroit né. Les Dragons par ordre de Mr. de Folleville ayant pris dans une assemblée plusrs. personnes, ou êtoit cette femme qui fut conduite prisonniere á la Voute. En chemin cette femme se tenoit courbée, et sa tête penchée sur son ventre pour entendre disoit-elle Prophetiser l'enfant quy y étoit enfermé, et de tems en tems elle disoit aux Dragons n'entendez vous pas cet enfant qui prophetise, ne le voyez vous pas. Mes chers Enfants, Dragons mettez-vous a genoux. La Soeur de laquelle disoit que le Saint Esprit dansoit sur ses mains, et qu'il ne faloit baptiser les Enfants q'au nom du Saint Esprit.

Un Prophete dans une autre assemblée crioit tout haut Mes Freres l'ors que nous verrons des Regiments il faut aller á eux sans crainte que les armes leur tomberoïent des mains.

Anne Robert Prophetesse de St. Maurice, conduite au Chateau Villard, dit plus de 30. fois en chemin, je te vois, mon Dieu, je t'embrasse, ce sont mes pechez, Pauvre, je t'ay mal servi, je te connois, je sçai que je n'ay pas assez prophetisé, de qu'elle couleur sont tes habits, ce n'est pas á moi a le dire, Je puis dire a cette pierre qu'elle se change en pain, et elle se changera en pain, arriere de moy Satan.

Le Curé l'interrogea sur la place de Chalancon et luy demanda qui est ce qui l'avoit erigée en prophetesse, elle repondit qu'elle avoit lesprit de Dieu, quelle croyoit en Dieu, qui luy avoit donné [128] tout pouvoir, Le Curé luy demanda quel étoit son pouvoir, elle repondit qu'elle ne craignoït point les armes, les Pretres ny les Papistes.

A l'assemblée de la paroisse du Fort St. Jean l'on y posa un grand Théatre, les Prophetes assis sur des bands, devant châcun desquels Predicants il y avoit une Prophetesse a genoux et leur tête entre leurs jambes, en cette posture criant misericorde, que le St. esprit leur reveloit qu'il faloit tuer les faux Freres qui avoient pris de L'argent pour se faire Catholiques.

D'autres tomboient a la renverse pour faire ouvrir les cieux, et pour y voir se promener Leurs freres.

Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)