The Ranums' Panat Times

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22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)

L'Auteur a parlé en son lieu de trois Voyages qu'il a fait a Paris. Il á manqué de faire le recit des choses qu'il y a vû touchant la France et les Cours Etrangeres. Io. En 1714. les magnifiques Entrées des Ambassadeurs de Venise et de Savoye, qui étoient Superbes [118v] La Publication generale de la Paix publiée avec beaucoup de magnificence avec tous les Souverains de l'Europe.

En 1639. les Rejoüissances faites par l'Ambassadr. d'Espagne á l'occasion du Mariage de Don Philippe premier Infant d'Espagne avec Madame de France. En second lieu aussi les Rejoüissances publiques, faites par ordre de Louis XV. Dans la ville de Paris pour le même Sujet. Le Roy et toute sa Cour furent presents et Spectateurs de cette Auguste ceremonie, qui fut la plus belle, la plus riche, et la plus brillante de toutes celles qui ont été faites pour ce sujet dêpuis la creation du monde dans Lunivers. Celle cy feut faite avec plus d'eclat que tous les Triomphes ensemble des Anciens Romains.

Cette grande rejoüissance fut fait sur la Riviere de Seine, qui partage la ville de Paris par le milieu, où l'on voit sur les bords de ce fleuve le superbe Château du Louvre. Il fut construit sur cette riviere entre le Pont Neuf et le Pont Royal une haute Tour de Charpente, a laqle. l'on donna le nom de Rotonde. Elle etoit faite par Etages et décorée de toutes les couleurs les plus brillantes, Remplie d'un bout á l'autre. c'est á dire depuis le haut jusqu'en bas d'instrumens de Musique, de repercution et de toute espece, huit Dragons faits avec du Carton peints en écaille, d'une grosseur prodigieuse posés dans des Bateaux et divisez en deux partis differents, Sçavoir quatre en haut et quatre en bas sur lendroit le plus rapide de l'eau, ayant la Rotonde au milieu, lesquels animaux quadrupedes étoient remplis des feux d'artifice. Ils jettoient [119] tous ensemble le feu par la gueule par les yeux, les oreilles et par le Siege et la queüe. Les bords dans cet espece de fleuve êtoient garnis de soixante et dix batteaux particuliers, châcun desquels garnis et replis de Fanaux et Lanternes de verre pour éclairer. L'on voyoit en même tems une quantité innombrable de feux Gregeois qu'on faisoit joüer dans L'eau. Sur le milieu du Pont-Neuf fut construit un grand édifice de Charpente, fait en forme d'un grand Temple quarré, peint aussi de toutes les couleurs les plus vives et les plus éclatantes, au milieu duquel et du côté du Pont Royal á la vûe du Louvre tornoit un Soleil aussi grand qu'au naturel. Les deux côtez de ce fleuve êtoient encore éclairés de plus de deux cent mille Lampions. Un nombre infini de pieces d'Artillerie posées dans tous les endroits les plus favorables de la ville, et principalement sur les deux bords du fleuve. Par ordre de la Police, toutes les Maisons, portes fenêtres et Lucarnes des Toits éclairées par autant de flambeaux. M'a capacité, n'y m'a plume n'est pas assez fine, n'y assez intelligente pour scavoir d'ecrire tant d'autres belles choses dont cette magnificence étoit decorée. Dans ce grand jour de Triomphe le Roy y êtoit present et placé sur un Balcon construit de Charpente, Gardé par dix mille hommes de L'Elite de sa Maison et armez de cap en pied. Les Gardes Françoises, le Guet a cheval et á pied, et tous les Archers de la ville et Genéralité de Paris gardoient les avenues des Ruës. Tous les Peuples de plus de trente lieües des [119v] de [sic] Paris accoururent au plus vite dans cette ville pour y voir et admirer cette celebrité publique. L'on pretend que le nombre de tout le peuple assemblé pour être le Spectateur de cette rejoüissance se montoit à plus de onze cent mille ames. Je sçai fort bien que m'a presence en augmenta le nombre d'un. L'on commença á faire joüer ce feu d'artifice environ les huit heures du soir, qui dura jusqua minuit. L'air étoit couvert de Fusées et poussées jusqu'a la troisieme Region. Je suis de mon naturel assez phlegmatique, cependant je resta tout ébahi, á l'eclat de cette lumiere, il me sembloit voir le Paradis, et dans le nombreux ronflement de L'artillerie l'Enfer. quand d'oresenavant je parcourrai tout l'univers et quand même j'aurois encore autant de vie que Mathusalem, je défie que l'on peut voir une rejoüissance si belle et si éclatante que la été celle cy.

La Ville de Paris avec la permission de Sa Majesté y fit des magnificences extraordinnaires dans son Hôtel de ville. Les preparatifs que l'on y fit pour un grand festin furent exposez pendant trois jours a la vûe de tout le monde. Il y avoit deux cent trente couverts, avec le plus beau Linge qu'il fut possible de voir, figuré d'animaux de toutes sortes. Ce Festin fut de douze services, et entr'autres choses on y vit dans un seul Bassin quarante cinq paires de Perdrix et des Plats remplis de Faisans, Outardes, Oyes Sauvages et Domestiques, Grive et Ortolans. Deux Fontaines de vin coulerent autant de tems, sortant par des tuyaux de deux Tableaux fort magnifiques. Des Boeufs rôtis tous entiers furent servis pour le menu Peuple, farcis de Lievres, de Marcassins, de [120] Cochons de Lait et de Dindons. Les Dames Seules se mirent dans une Table particuliere, plusieurs Seigneurs et Gentilshommes, mangerent debout et á leurs côtez. Il fût en même tems jetté beaucoup de L'argent au peuple dans les rües de cette ville, lequel êtoit ramassé avec beaucoup de soin.

Dans le cours de ce Voyage j'eus ensuite L'honnr. de voir de mes yeux la triomphante Entrée de L'Ambassadr. de l'Empr.

Le jour de la Feste Dieu, celuy de voir la Procession de la Paroisse de St. Sulpice, on pretend et avec raison que c'est la plus belle et la plus pieuse de toute l'Europe.

Le même jour, les riches Tapisseries de la Manufacture Royalle de la Maison et Couronne de France sont êtendues dans ce quartier de la ville pour être exposées á la vûe de tout le Peuple, sur lesquelles sont representées toutes les Batailles données par nos Roys, et tout ce que l'histoire sacrée et prophane peut raconter de plus beau, ce sont autant de traits representez sur toutes les Tentures de cette Tapisserie de la plus riche et haute Lisse.

Operations Astronomiques faites au Château d'Aubaïs. par messieurs de la Liguiere de la ville d'Alais et par Mr. de Guilleminet de Montpelier. Ils sont tous les deux dans ce lieu en reputation des plus sçavans hommes du pays. Ils ont fait en plusieurs reprises plusieurs découvertes dans les Astres pendus au Ciel. Ils y travaillent sans relache pour mettre au jour un nouveau Systeme [120v] du Monde, ce qu'ils disent des Astres est du gout de plusieurs connoisseurs de ce Château et des gens de ce village, leurs Epiciles, leurs Excentriques, leurs Perigées, leurs Apogées et toutes leurs agreables visions commencent deja á recevoir un applaudissement general. Selon toute apparence Prion ne travaillera jamais á des Speculations d'un rang si sublime, quoi qu'il en eut un vrai desir. Mais avant de l'entreprendre je voudrois plûtôt Sortir du Bourbier oú je suis plongé jusqu'au Menton. Se je le faisois dans une telle posture. Le Passant pourroit peut être à m'a confusion dire, le voila ce Philosophe d'Astronomie, qui êtudie les Cieux, tandis qu'il n'a pas l'esprit de sortir de la fange qui l'environne.

L'Auteur pour parler au juste de tout ce qu'il a vû de ses propres yeux, et pour continüer cette narration historique et journaliere, il est obligé en cette occasion de parler un peu touchant les Espagnols en France.

On sçait qu'en 1610. Philippe III. Petit fils de Charles Quint en chassa tout a la fois 900. mille, ils passerent en France en nombre de plus de cent cinquante mille et vinrent a tous les Ports du Languedoc pour s'embarquer et s'en retourner en Affrique d'oú ils êtoient venus il y y [sic] avoit prés de cinq cens ans.

En Lannée 1743. et 44. l'Auteur resident au lieu d'Aubaïs a 4. lieües de Nismes y a vû passer une seconde Armée d'Espagnols composée de cinquante mille hommes pour aller conquerir tous les Etatz de la Savoye. Au retour de cette conquete, cette Armée avec la permission du [121] Roy de France, est revenüe en Languedoc pour s'y rafraîchir. Il y en avoit deux Compagnies de logées á Aubaïs.

L'autr. a voyagé en Espagne. Il seroit méceant pour moy de ne pas en passant 'en dire un petit mot touchant les particularitez que j'en ay vû moi même.

Les Espagnols sont graves, serieux, sobres, patients, lents à prendre leur party, mais fins a le poursuivre, quand ils l'on pris une fois, luxurieux, fiers, orguëilleux, paresseux, laissant en friche une bonne partie de leurs terres, qui pourroient étre de grand rapport telelemt. [sic] que si l'Espagne êtoit entre les mains des François peuple industrieux et labourieux ce seroit le pays le plus fertile et le plus riche du monde. L'on n'y peut voyager que trés désagreablemt. á cause que la fierté des habitans ne leur permet pas de rendre aux Etrangers les services que l'humanité exige. Du reste ils sont constans dans leur mode. Leur Laungue, se ressent de leur genie : elle est belle grave et propre a remplir la bouche. Elle approche du Latin beaucoup plus que n'y la Françoise n'y l'Italienne. Elle est si majestueuse, que Charles-Quint, qui êtoit Roy d'Espagne aussi bien que l'Empr., disoit que quand il parleroit á Dieu, il voudroit parler en Espagnol, L'impudicité est telement en vogue en Espagne, que les jeunes garçons commencent dez l'age de 14. ans à entretenir des Courtisannes. La Sterilité des femmes quy y font rarement des Enfants audessus de l'âge de 30. ans. Les Ecclesiastiques ou les Religieux y sont nombreux. [121v]

L'Auteur Voyageur n'ayant été que jusqu'au pres de Collioure, c'est pourquoi il S'arrête ici, qui traite de l'Espagne qui voudra pour luy n'en dira pas d'avantage que ce qu'il á veu jusqu'a lendroit ou il a été en personne.

La France est m'a Patrie. Mes jours avancez, ne me permettent pas même de la quitter. Voici ce qu'un esprit un peu malin Ecrit de Paris en ces terms.

Logement

Les hollandois -- -- a la Balance á l'Observatoire,
Les Anglois ---- -- au Leopard ruë d'Enfer,
Les François ---- -- á la Linotte, prés les Innocens
Les Espagnols -- -- a la tortue, rüe des Morfondus
L'Empereur ---- -- a la Charité, ruë de Bourbon
Le Roy Stanislas -- a la Tabagie, rue des Audriettes
Le Roy de Naples -- á la Bonne aventure, rue du hazard
Le Roy de Prusse -- au Cameleon prés les Jesuites
la Reine d'hongrie -- a la Fortune, Place des Victoires
Le Roy de Sardaigne ­ á la mauvaise alliance, rue St. Claude
Le Marêchal de Bellisle -- aux Quatre Vents, ruë de Larbre Sec
Le Marêchal de Broglio -- au Sacrifice d'Abraham, ruë de Normandie
Le Marêchal de Maillebois ­ a l'ecrivisse, rue du Cherche Midy
Le Marêchal de Noailles -- a L'Epée de Bois, rue de Montorgueil
Le Cardinal Tencin -- a La Pucelle, ruë du Renard
Le Prince de Conty ---- à L'esperance, au petit hôtel de Condé. [122]

Voici une piece fugitive á la verité de laquelle je n'ajoûte pas trop de foy. c'est l'Extrait d'une Lettre êcrite d'Avignon du 5e. Mars 1744. conçûë en ces termes.

Vous avés scû l'Epoque du rapide vol du Prince de Galles de Rome à Brest, on le compte déja sur le Thrône d'Angleterre sans coup ferir, cet evenement surprend toute l'Europe, le Duc d'Ormon partit mardy dernier en Poste avec la Fievre, il est destiné à la Regence du Royaume pendant le tems de la Minorité du Roy, tous les Anglois, qui êtoient dans cette ville et dans tout le Royaume sont partis également. le Prince de Galles porte le Traité de paix entre la France, l'Espagne, l'Empire et la Russie, l'Angleterre, sur le même pied qu'a la Paix d'Utrecht, et même avec d'autres avantages en faveur de ce dernier Royaume. On assure que les demarches des Flottes Françoise, Espagnolle et Angloise n'êtoient qu'un jeu. Elles sont á present éloignées de nos Côtes, on n'en à aucune nouvelle, et on ignore le lieu oú elles sont. On êcrit de Paris que l'Amiral Mathæus est encore plus Jacobite que le Duc d'Ormon, cette revolution á été traitée si secretement et est s'une si grande importance que quoi qu'elle nous soit annoncée de toute part, elle nous paroit encor un Songe, sans doute que le grand mistere paroîtra bientôt dans tout son éclat ; il avoit été proposé de faire partir avec le Prince de Galles le 26. du mois passé dix mille François qu'il auroit pris a Dunkerque, mais son party ne la pas voulu, parcequ'il se dit assez fort [122v] pour le mettre dans vingt quatre heures sur le Thrône, et les Anglois veulent avoir eux Seuls toute la gloire dans cet évènèment. On publie que le Prince aura une Chapelle dans son Palais, et qu'il epousera une fille de France, que son Pere sera d'abord reconnû Roy, mais qu'il abdiquera en même tems, par un acte le Royaume en faveur de son fils, et on ajoûte qu'il pourra revenir faire son sejour en cette ville.

Voici une Epoque tant soi peu Chronologique êtant par elle même assez curieuse. J'ay jugé á propos que par consequent elle ne meritoit pas d'etre oubliée. Il s'agit de la Numerie de tous les Officiers et tout ensemble des Domestiques que l'Auteur a vû entrer successivemt. au Chateau d'Aubaïs, au service du Grand Seigneur qui les a fait occuper, châcun selon leur Sçavoir, leur condition et leur rang, et leur Etat que voici de suite.

7. Aumonieurs.
3. Bibliothécaires
1. Me. d'hôtel
3. Ingenieurs
1. Agent ou homme d'affaires
1. Peintre
1. Barboüilleur a fraisque et á Detrempe
1. Precepteur
4. Relieurs
2. Tourneurs
3. Sculpteurs
1. Fontainier
2. Confisseurs
5. Valets de Chambre [123]
2. Tapissiers
2. Boulangers
17. Cuisiniers
13. Marmitons
18. Secretaires, Ecrivains, Coppistes, ici ils sont ironiquemt. appellés Scribes et Pharisiens
5. Valets pour la Bassecour
2. Surveillants et un Diacre inconnus et cachez, c'etoient les nommez Jean Lauzier et Fages
6. Chasseurs
40. Laquais oú Valets de pied, que quelques appellent et nomment improprement chevaliers grimpants de L'industrie 16. Cochers
22. Postillons
1. Suisse pour la Porte
7. Dindonniers


24. Femmes de Chambre
6. Nourrices
3. Gouvernantes
8. Berceuses, et
61. Servantes, où Chambrieres


Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)