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The Ranums' Panat Times |
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to opening page of Ranums' Panat Times Go to the page that lists the contents of the Prion manuscript! 16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95) Le lendemain nous arrivames à Paris á trois heures apres midy 28. Septembre 1738., Nous fumes loger à L'hôtel du Peron, ruë Guenegaud, nôtre hôtesse portoit le nom de Madame Firmin, c'est une personne de lâge denviron 40. ans. Elle doit l'origine de sa personne a la Normandie, sa taille proportionnée d'une façon assez riche, les cheveux bruns, la peau blanche, elle parle trés peu, ce qui est une chose rare dans ce pays, elle à de l'esprit et beaucoup du bon sens et de mérite, si son avarice et la cherté de ses appartemens lui tenoient un peu moins a coeur, elle seroit encore plus parfaite. Nous achevames de remplir tous les vuides de son hôtel. En y entrant nous y trouvames de logé des Seigneurs de toutes les nations de l'Europe, et de toutes les differentes langues que l'on y parloit je n'y pûs jamais rien comprendre excepté m'a maternelle. Un mois aprés nôtre installation les Domestiques d'un Presidt. de Clermont Ferrand, et ceux d'un Seigneur Anglois y furent volés, et le même jour par ordre de Mr. le Commisaire du Quartier tout L'hôtel fut generalemt. fouïllé, malgré cette exacte recherche il ne feut rien découvert. Ces vols nous firent concèvoir un grand degoût pour cette maison, que nous quittames pour aller rester à L'hôtel d'Allemagne, ruë jacob Fauxbourg Saint Germain. Ce second nôtre hôte s'appelloit Mr. Quentin, luy et son Epouse aussi tous les deux Normands. L'ors que ces deux aymables conjoints se marierent ensemble, ils firent le mariage de l'Epervier, parce que la femelle valoit plus que le mâle, Madame Quentin son Epouse, geroit toutes les affaires du dehors et du dedans de son hôtel. Mr. Quentin son mary ne se meloit d'autre chose au monde qu'a professer les Libations bachiques dans tous les Cabarets de Paris. Cette ville se peut vanter d'avoir 960. [88] Ruës, garnies de prés de 22000. Maisons éclairées par 5532. Lanternes, 47. Paroisses, et 20. autres Eglises ou l'on fait les fonctions Curiales, 3. Abbayés d'hommes, 8. Abbayés de Filles, 11. Prieurez d'hommes, 6. Prieurez de Filles, 13 Chapitres, 4. Collegiales, 2. Commanderies, 40. Chapelles oú Eglises oú l'on dit la Messe, 44. Colleges dont 13. avec exercice, 25. Communautez, ou Couvents d'hommes Reguliers & seculiers 43. Couvents de Filles, et 14. Communautez de ce Sexe, 26. hôpitaux, 11. Seminaires, 8. Châteaux. Plus de 100. hôtels considérables, 50. Fontaines publiques, 8. Portes oú Arcs de Triomphes, 12. Ponts, tant sur la Riviere de Seine, que sur celle des Gobelins, et Egouts, 12. Marchez, 25. Ports, 52. Boucheries, contenant 280. Etaux, 50. Boutiques á Poisson, 4. Foires Franchés, 25. Abreuvoirs pour les chevaux 45. Egouts, 82. Tombereaux pour enlever les immondices, 8. Jardins publics, 6. Academies Royales, 4. Bibliotheques publiques, et 30.Tribunaux pour ladministration de la justice. On estime que les Loyers de ses Maisons montent á plus de vingt millions par an, elles renferment environ un million d'habitans, parmy lesquels on compte cent cinquante mille Domestiques malheureux effet de nôtre luxe. J'ajoûterai encore pour vous mieux persuader de cette verité, qu'il faut châque année pour la nourriture de ce peuple 150. mille Muids de bled, sans y comprendre le Pain que l'on apporte de tous les environs dans les differents marchez deux fois par Semaine ; Soixante mille boeufs, quatre cent mille Moutons, cent vingt cinq mille veaux, quarante mille Cochons & environ trois cens quarante mille muids du vin, sans compter la quantité extraordre. d'eau de vie, de Bierre, de Cidre et d'autres Boissons qui s'y consument. Enfin les richesses de ses habitans, dont plus de douze mille roulent Carrosse sont si considerables [88v] que le Roy en retire tous les ans plus de 30. Millions, sans parler de la Capitation et du Dixième, qui montoient encore à des sommes immenses. Cette ville est divisée en 24. quartiers pour la pouvoir gouverner & y exercer la Police avec plus de facilité et d'utilité. Aussi est elle la ville du Monde la plus policée et la mieux reglée. Dédans cette ville il faut pour la nourriture de châque jour deux cents Boeufs, mille moutons par jour, mille veaux, soixante et dix mille Poulets et Pigeons, 360. Muids de vin, sans la Biere, Cervoise et Cidre, 500. Muids de Bled, et faut à châcun Muid douze Setiers. Il y á a Paris cinq où six mille belles filles, sans celles de Fauxbourgs. Un Secretaire de Province, avec lequel, je vivois, mangeoit et dormois l'ors qu'il fût arrivé dans cette ville, il trouva ce nouveau sejour si agreable, si amusant, et si riant, et par le plaisir qu'il avoit d'étre à Paris, il composa le sonnet qui suit. Je ne suis point
tenté découvrir la Calabre, Un misérable Poëte du premier ordre de cette ville, mais si pauvre qu'il l'avoit ny sol n'y maille pour vivre. Etant reduit au pain et a L'eau Cette misere l'obligea de travailler pendant trois mois à composer une Epigramme en quatre lignes qu'il présenta luy même au Roy conçûë en ces termes : Ce Poëte n'a pas la
Maille, La demande de sa Requete Poëtique luy fût accordée, La Charité est un hôpital, et dans lequel il luy fut donné une Place. Le 24. Juin jour de la Saint Jean, environ l'heure de deux apres midy je feus obligé pour mes affaires de me transporter tout seul à la Croix du Trahoir. A mon retour, et l'ors que je feus parvenu prés du Guichet du Louvre j'entra dans un Bouchon à Biere pour y boire chopine, pour me rafraîchir de l'excessive chaleur qu'il faisoit ce jour lá, dans lequel Bouchon j'y trouva deux soldats aux Gardes et travestis, armés d'un gros Bâton Bourdonné, ils êtoient seuls, la Taverniere, l'ors qu'elle m'eut donné la chopine, sortit dez aussi tôt de sa Taverne, les deux Scelerats de Soldats me cherchèrent une dispute d'Allemand, l'un desquels faisoit garde à la Porte, l'ors que son camarade me foüilloit, sur ces entrefaites survinrent heureusement de monde pour boire, et sans quoi j'aurois été infailliblement volé et assassiné, Du dépuis je n'ay plus douté que sur levasion de cette Taverniere, elle ne feut complice avec ces malheureux. L'endroit ou ce mauvais rencontre m'arriva est trés solitaire, c'est a dire peu [89v] fréquenté, et cêtoit précisement dans le tems qu'on disoit les vêpres. Voici á peu prés une seconde et aussi fâcheuse aventure que la precedente, dans le mois de juillet suivant, l'on avoit barricadé les deux Banquettes du Pont neuf, le peuple á pied, les Cavaliers, les Carrosses et les Charrêtes ne pouvoient passer tout ensemble que dans le centre du Pont. Environ les six heures du soir il y eut une si grande confusion que parmy ce peuple et ces voitures il y en eut plusieurs d'écrasez. Pour sauver m'a vie je m'attacha promptement, sous la flêche d'un Carrosse, et dans une pareille Situation je feus trés heureux de n'avoir que le corps maceré pour sauver m'a vie. Le mois d'Aout suivant fût trés-chaud en cette ville. C'est une saison que pour se desalterer il faut boire plus de l'eau que du vin, quelque fois même l'on y est obligé par force, l'on sçait d'ailleurs que dans toutes les saisons le vin est une liqueur trés chaude, c'est-à-dire-trés-cher, une oeconomie forcée m'obligea de faire passer des eaux de la Seine chez-moy, la malignité de laquelle me donna une maladie qu'à Paris l'on appelle le devoyement. C'est un mal qui broüille toute L'oeconomie des Intestins, elle me racla tous mes boyaux, et pire que n'auroit fait L'huile Boüillante. J'ay fait trois Voyages á Paris, dans lesquels on m'a toûjours interdit le vin, apparemment l'on me prenoit pour un Mahometan, mais en ce point l'on se trompoit grandement, car j'ay toûjours sobrement aymé la Liqueur Bachique. C'est un Sudorifique special pour mon Estomach, et duquel je ne sçaurois me passer sur peine de la vie. Voici de suite une petite Rime [90] touchant les qualitez du bon vin. Le Vin quand il est
bon, nous sert de Medecine Le Maître et le
Serviteur Paris est l'Enfer des
Chevaux, Le Jardin des Thuilleries, avec les champs Elizeens, tous les deux se joignant forment une Promenade Royale de nos Roys, la plus belle et la plus magnifique de l'Europe. Toutes les deux ensemble forment une Etendue d'une heure de chemin. Les Grands Seigneurs, les Dames de qualité, et tous les Bourgeois de cette grande ville avec leurs Epouses, ont à certaines heures du jour la permission d'y aller se promener et se rafraîchir. Souventes fois j'y ay veu de mes yeux plus de quatre cent mille personnes de tout sexe. La beauté des Parterres couverts de fleurs, de ses Allées d'arbres, plantés sur plus d'un Million d'Allées [90v] bien ensablées, ses Statues de Marbre, ses Labyrinthes, ses Cascades, ses Bassins remplis et ses jets deaux, ses endroits si delicieux, couverts du plus beau Peuple de Paris, cela forme sans contredit le plus beau coup d'oeil de l'universe. Entr'autres me trouvant un jour parmy ce nombreux Peuple au milieu de ce Paradis terrestre, il survint tout á coup une pluye, et pour se mettre á couvert de laquelle tout ce monde accourut promptement au Château du Louvre, qui est scitué au bout de cette vaste promenade, Les Dames ne pouvant pas marcher si vite, mais dans cette occasion leur sage industrie les apprit á se couvrir leurs têtes avec leurs jupes, leurs Evantails et leurs Mouchoirs, et dans cette prompte retraite, il y en eut plusieurs qui tombèrent par terre. A cette vûe et à celle du Meteore qui les baignoit si fort, j'en êtois inconsolable, je les plaignois de tout mon cur. Ce funeste et imprevû accident me faisoit fremir de compassion en leur faveur. Me trouvant dans cette occasion tout porté dans les salons et vestibules de ce Louvre ma curiosité m'obligea de monter par les Escaliers d'icelluy pour en voir la beauté de ses riches appartements. Dans un desquels j'y trouva Messieurs les quarante Scavans de l'Academie des Sciences, qui faisoient entre-eux assaut de leur sçavoir, j'eus l'honneur de les saluer trés profondement. Il m'interrogerent sur mon sçavoir, mais m'a science leur parut étre trés peu de chose. Ils me firent voir une Montre a ressort qu'y [91] alloit parfaitement bien, nêtant montée qu'une seule fois dans une année, dans ces nobles occupations, leur dessein êtoit de chercher le mouvement Perpetuel, je leur indiqua le lieu d'Aubaïs pour le trouver dans la tête des femmes de ce lieu. Leur troisieme Section, feut celle de soûtenir que nous sommes des Enigmes á nous mêmes. Ensuite ils m'obligerent de leur marquer par êcrit, ce que je pensois de mon esprit et de m'a personne. Voici en peu de mots ce qui leur feut rêpondu de m'a part. M'a Phisionomie Mrs., me rend de bons et de mauvais offices, on dit qu'elle est spirituelle, mais qu'il y á quelque chose de froid, et de fier, neantmoins rien n'est plus éloigné de mes sentimens que l'orgueïl, pour avoir, Messieurs, mon estime, Il suffit d'avoir une bonne qualité, et je ne regarde personne que par l'endroit le plus favorable, au contraire, mes defauts me repassent a toute heure devant les yeux, et mon esprit est si occupé du souvenir de mes fautes, qu'il ne sçauroit se défaire de cette importune pensée, jamais je n'ay eu d'attachement à la vie, et j'apprehende plus la vieillesse que la mort, je ne sçai encore ce que c'est que de l'adversité n'y de la prosperité, quand la fortune me traiteroit toûjours avec cette indifference, je ne m'en soucierois pas, et il m'a semblé même que je serois plus tranquile & plus heureux, je suis fort tendre, mais je ne suis pas caressant, et si l'on n'a mis á l'epreuve mon amitié on la divine plûtôt [91v] qu'on ne la connoit. Il s'en faut bien que mon interest ne me touche autant que celui de mes amys, la paresse qui me fait peine á surmonter pourroit me rendre negligent de mes affaires parce que je naurois à repondre du succés qu'a moy même, mais si j'avois manqué de Servir un Amy dans Loccasion, je craindrois que m'a negligence ne luy fit mal juger de mon cur, & cette crainte me seroit un grand suplice, je m'emporte pour des bagatelles, mais je reviens aisement, je suis melancholique, sans étre chagrin, il me prend des humeurs fort enjoüées, et quelque fois m'a gaieté passe les bornes, je ne m'ennuye jamais de m'entretenir avec une personne qui soit raisonnable, et que j'aye accoutumée, mais dans les conversations générales je parle peu et il me faut servir de m'a raison pour apprivoiser mon esprit, et l'obliger insensiblemt. a se produire, ayant ouy dire que les louanges plaisent, j'en donne assez volontiers, mais je porte impatiemment qu'on me loüe, car cela me jette dans une confusion embarassante, je suis franc et Sincère jusques á Lexés, je n'ayme pas L'argent, mais pour en avoir ignoré le vray usage, j'ay parû prodigue oú avaricieux en diverses rencontres, je ne sçache rien de si choquant pour moi qu'un réfus soit que je le fasse, soit que je le reçoive, Il m'est pourtant plus difficile de refuser, qu'il ne m'est facheux d'être refusé, & je me souviens que la mauvaise honte m'a fait promettre des choses qu'il m'êtoit impossible de tenir entre les vices. Je hais surtout [92] l'envie & la médisance, entre les vertus celle dont je fais plus d'estime c'est la justice, celle que j'ayme le plus c'est la bonté, les gens qui font de bonnes actions par des mauvais motifs me semblent moins excusables que ceux qui en font de mauvaises, et pour dire l'objet principal de mon aversion, il ne faut que nommer L'hipocrisie, tous les malheurs que je vois oú de qui j'entends parler me touchent au cur, ainsi la pitié ne me l'aisse jamais sans déplaisir, et pour me rendre contant, il faudroit que tout le monde le feut. Je me serois trop long si j'entreprenois de décrire tout ce que j'ay vû dans mes voyages faits á Paris, cependant je meriterois une punition exemplaire si je mêtois sous Silence une aventure des plus surprenantes arrivée en cette ville sous mes yeux chez un Ecclesiastique des Plus qualifiez des soixante et dix qu'il y en á dans le monde de son rang. La voici décrite mot a mot. Un Cardinal Italien ayant acheté un Singe pour le divertir dans sa maladie, qui êtoit mortelle, a cause d'un abscez qu'il avoit dans le corps, fût si aise des droles pieces qu'il faisoit qu'il voulut toûjours l'avoir dans sa Chambre ; ce qui luy sauva la vie : car comme il êtoit un jour sur le point de mourir, il se mit sy fort á rire, voyant que ce singe s'êtoit saisi de son chapeau rouge, tandis que les Parents & les Domestiques se s'aisissoient du reste, qu'il fit crever son abscez, & sauva sa vie par ce moyen. Le même ayant vû des [92v] Châtaignes au feu, & ne pouvant pas les tirer sans se bruler, alla prendre un beau Chat qu'il y avoit dans la Maison & le porta proche du feu, aprés quoy il luy prit la patte, & s'en servit pour tirer les Marrons du feu : Voyez si ce n'êtoit pas une drôle invention. Le même se voulant venger d'une fille qu'il y avoit dans la maison, lui chia sur sa robe, & plia ce beau present si adroitement la dedans qu'elle ne s'en prit point garde. Cependant ce Singe malicieux prit une extremité de la même Robe, & l'attacha sur les Epaules de la servante, laqle. voulant se lever pour aller en quelque lieu, montra son Cu á découvert ; ce qui fit rire a mourir tous ceux qui la virent, dont elle fût fort étonnée, jusques á ce qu'on luy en dit le sujet. Une jeune fille de la ville de Rhodez, ayant été appelée à Paris par une de ses Tantes, qui étoit veuve, et fort vieille pour la servir, ce qu'elle fit avec beaucoup de soin et trés-fidèlement l'espace de huit années au bout duquel tems, la mort ayant enlevé cette chere Tante, la niece fut obligée pour gagner son pain de servir pour femme de Chambre. Ses Amyes crurent luy rendre un grand service, en la faisant placer chez une Bigote. Il y avoit deja deux années qu'elle la servoit, Lors qu'elle apprit que jêtois du Diocese de Rhodez, et comme compatriotes nous fîmes connoissance ensemble dans cette ville, nous nous rendions tous les deux des visites reciproques, j'avois beaucoup de l'estime pour elle. Elle à son tour en avoit également pour moy. Nous êtions en un mot des personnes [93] a nous confier l'un à l'autre. Un jour la voyant plus triste qu'a l'ordinnaire, je luy demandai comment se comportoit elle avec sa maîtresse Devote. Helas. me dit elle, je ne crois pas qu'il y ayt une femme plus difficile á servir. Elle ayme tant sa chere personne, qu'elle est toute occupèe de ses comoditez et de ses aises. Le plus petit dérangemt. dans sa Santé l'allarme telement, qu'elle dévient comme troublée quand il luy en arrive quelqu'un ; le moindre vent coulis qui aura Soufflé sur son oreille, luy renverse la tête, elle en est presque aux Larmes, tant elle en apprehende les consequences. Elle ne l'aisse pourtant pas de prêcher souvent contre la delicatesse de ceux qui ne veulent rien souffrir. Porter chez l'Apoticaire, & en rapporter des Phioles, nettoyer et entretenir en bon état des Seringues, vuider des Palettes, chauffer, et faire Secher des Linges pour son usage, voila une partie de mes occupations journalieres. Je suis toûjours querellée avant que luy donner un Lavement, parce qu'elle soupçonne qu'il sera trop froid ; pendant que je le donne, parce qu'elle pretend qu'il est trop chaud, & apres qu'elle la receu, parce qu'elle soûtient que je luy en ay derobé quelque goûte. Comme elle veut que je fasse un essai de ses Medecines, & de toutes les autres drogues qu'elle prend, je suis presque toûjours devoyée ; elle voulut même que je goutasse ses Lavemens ; mais je n'ay pû me resoudre á pousser m'a complaisance jusques-la, persuadée qu'elle en auroit autant exigé de moy quand elle les auroit rendus. Jamais sa [93v] Cuisïniere n'a pû parvenir à luy faire rien qui fût de son goût. Le Laquais est souffleté ou du moins injuré, autant de fois qu'il á mal balayé son Cabinet, ou mal nettoyé son Oratoire, et jamais selon elle, l'Oratoire n'est bien nettoyé n'y le Cabinet bien balayé. Quoi qu'elle se couche de bonne heure, et se leve fort tard, & qu'elle soit trés-long-tems á l'Eglise, je n'en suis pas plus tranquile ; car elle à la precaution de me donner tant de choses á faire, que je suis souvent autant et plus Lutinée par son absence que par sa presence. Quand au tems destiné pour le repos et le Sommeil, helas ? Que je joüis peu de l'un & de l'autre. Je suis presque également tourmentée, quand la nuit approche, pendant qu'elle dure et l'ors qu'elle est passée. Quand elle approche, il me faut nettoyer, remüer, tourner, virer, secoüer, bâtir, construire, arranger, machiner, élever, abaisser, unir & border son Lit, ensuite le visiter dessus, dessous, aux côtez, au pied, au Chevet. Tout cela entre dans les façons, manieres et methodes de faire ce redoutable Lit. Puis il faut mettre Oreillets, Coussins, Coussinets pour le haut et le derriere de la tête, pout le col, pour les joües, pour les épaules, pour les Coudes, pour les reins, pour les hanches, pour le dessus, et le dessous des genoux. Il faut le munir á droite et á gauche, de Mouchoirs differens ; l'un pour cracher, l'autre pour, moucher ; un troisieme pour le derriere, & le dédans des Oreilles ; un quatriéme pour les yeux ; un cinquieme pour la bouche ; un sixieme & un septieme pour d'autres usages que je ne vous dirai pas ; vous le devinerez si vous pouvez. Une demy douzaine de Trimegistes, et autant de Thaumaturges, Logez dans ne hôtel, c'êtoient [94] autant d'anciclopediens intraversables dans toutes les Sciences. Ils n'ignoroient rien, en un mot tout leur êtoit connû a la reserve de la finance Pecuniaire. Ils me presserent trés instamment de faire un Eloge de quelque chose, touchant les matiere [sic] Metalliques, doriques et Argentines si necessaires dans Paris et a ceux qui en sont depourvûs, comme ceux là effectivement l'etoient. Messieurs, leur dis-je, j'ay l'honneur de frequenter dêpuis long tems Paris, vous ne sçauriez l'ignorer par l'Eloge que je vay vous en donner a tous les douze et en particulier pour tous. Primo, Mes-chers-Amys un homme dans Paris de quelque Etat que l'on puisse être, étant depourvû d'argent, est á la verité comme un corps sans ame. L'argent dit-on est le nerf de la guerre et ègalemt. de ceux qui habitent cette ville. Et si jamais Eloge á été juste & bien fondé, c'est assurement l'Eloge de quelque chose, puis qu'on n'honnore, on n'estime heureux, on ne trouve même spirituels que ceux qui possedent quelque chose. Auriez-vous toutes les vertus, toute la Science imaginable, si vous n'avez quelque chose, on vous évitera, on vous fuira, avec autant de soin que les Sages fuyent de certains animaux, qu'on nomme Pety-Maîtres. Qui sont ceux qu'on ayme, qu'on recherche le plus sur la terre ? Ce sont ceux qui donnent Quelque chose ; et une des plus belles Phrases de nôtre Langue, est celle qui exprime le Don actuel de quelque chose. Veut-on avancer les affaires auprés d'une maîtresse, non seulement, il faut luy offrir Quelque chose, mais il faut encore donner quelque chose a sa petite Sur, a sa Cousine, a sa Servante, même à son chien. Veut-on être prudemment conseillé par son Avocat, promptement expedié par son Procureur, methodiquement traité [94v] par son Medecin, et artistement mutilé par son Chirurgien, il faut commencer par leur donner Quelque chose, oú du moins leur faire sentir qu'il y a quelque chose á gagner avec nous. Un Mari dans Paris qui ayme beaucoup sa femme, sans en étre jaloux ; c'est quelque chose. Une constance de trois mois parmi les Amans d'aujourd'huy, dans Paris ; c'est quelque chose. Une femme, qui á beaucoup de vertu, sans être accariatre ; c'est quelque chose. Une jolie femme, qui n'est point capricieuse c'est quelque chose. Une jeune personne, qui est enjoüee et badine sans être coquette, c'est quelque chose. Deux Epoux, qui ne s'ayment pas beaucoup, et quy cependant ne se querellent qu'une fois le mois ; c'est quelque chose. Un Musicien, qui n'est n'y quinteux ny ivrogne : c'est quelque chose. Un Poëte, quy n'est ny fou, n'y fantasque ? c'est Quelque chose. Un Gentilhomme, quy paye exactement ses Dettes ; c'est quelque chose. Un Marchand qui vend cher, mais qui donne de bonne Merchandise ; c'est quelque chose. Si on pouvoit dire d'un Medecin qu'il se fait payer grassement de ses visites à la verité, mais qu'il guerit ses malades ; on diroit ; c'est quelque chose. Quand on peut dire, d'un Financier, qu'il fait un bon usage de ses richesses, on dit aussitôt, c'est Quelque chose. Un homme qui à trop de biens court risque de se perdre par trop de molesse et d'orguëil, un homme qui n'a rien est un malheureux toûjours prêt à se desesperer ; un homme quy á quelque chose, est dans cet Etat tranquile & heureux que desirent les Sages. Celuy qui approuve tout, est un fade complaisant [95] qui fait mal au cur ; celuy qui n'approuve rien, est un vilain bourru qui se fait haïr ; celuy qui approuve quelque chose, est un homme judicieux quy se fait aymer. Un homme qui dit tout est un indiscret qu'il faut craindre : un homme qui ne dit rien, est un Sournois dont il faut se défier ; un homme qui dit quelque chose, est un homme qu'on se fait un plaisir de frequenter. Medits Srs. les Tremegistes et Thaumaturges, avec qui j'avois donc fait une emple connoissance, furent tres contans et satisfaits de ce petit Trait abrêgé d'histoire touchant les impecunieux de cette ville et de la maniere avec laquelle on ne sçauroit assez exprimer combien dans ce pays l'argent est absolument necessaire, et sur tout aux hommes sçavants, étant ordinnairement plus dispendieux que les autres, et sans le secours duquel on ne sçauroit monter sur le haut rang de la gloire de ce monde. gloire qui est moins que rien. Ayant sçû que Mr. le Marquis de Minos Ambassadr. du Roy d'Espagne en France, Logeoit sur le Quay des Theatins. Un de mes Amys étoit á la suite de ce Seigneur Espagnol, j'allois quelque fois le voir, mes plus frequentes visites furent pendant le Carême, je remarquai plus d'une fois que les jours maigres Mrs. les Espagnols mangent et se servent de la graisse de Cochon, ou Sain doux au lieu de Beurre, & cela en vertu de la Bulle de la Croisade, qui leur donne encore d'autres grands Privileges, & entr'autres de manger le samedy toutes les extremitez des bêtes, comme sont les pieds, la tête, le col et les entrailles, mais on coupe ces extremitez si avant, que le corps est reduit á trés peu de chose. Voir les autres parties du
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