The Ranums' Panat Times

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13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)

L'année 1737., mes affaires m'obligerent de me transporter dans la ville d'Alaïs, capitale des Cevenes, cette ville est trés-belle et trés agreable, ses habitans sont connus sous le nom de Cevenols et Rayols, les Dames de la premiere qualité y sont belles, et celles de condition Roturiere sont encore plus belles et plus aymables. Le Petit Peuple à l'esprit Republicain et trés facile á semuter. Ils se plaisent beaucoup á embrasser toutes les nouveautez, c'est-á-dire toutes les Religions qu'on y apporte châque jour dans leur pays, et parm'y eux toutes celles qui sont les plus nouvelles sont reputées les meilleures, ils se plaisent beaucoup á quitter leurs Maisons pour aller faire leurs prieres dans les Entres et Cavernes de leurs Montagnes, châque jour ils élisent des Pretres et Pretresses choisis parmy les Laïques qu'ils appellant Prophetes et Prophetesses, et les revenus desquels sont assignez dans la Bourse [82] des Oüailles qui les êcoutent, cet espèce de Cergé [sic] ne paye n'y Dixmes n'y Décimes, parce que les appointemens desquels n'est qu'un gros Casuel, et volontaire a la Discretion du Peuple. Mr. le Prince de Rohan qui les avoit beaucoup frequentés dit qu'ils étoient trés bons huguenots et mauvais Chrêtiens. Ils se trouverent choquez de cette reprimande, aussi du dépuis ils changent de Religion autant de fois que de chemise. Ils regardent la ville de Berlin comme leur Etoile Polaire et Geneve comme leur Boussole. La principale Nourriture du Peuple sont les Chataignes, et les Ollives preparées a la Praline, les Marchands Castagnols et leurs Epouses y tiennent dans le pays, le premier rang, et les Tonneliers de second, les Faiseurs de Manequins, Paniers et Corbeilles, le troisiéme.

Le lendemain je feus Diner á Sauve, aussi ville des Cevenes, ses habitans sont partagez par la Religion Catholique et Parpaïllotine. Le principal commerce de cette ville est la Tannerie, et les Fourches de Bois pour faner le Foin, desquelles il se fait un grand debit tant par Mer que par terre. Le Fleuve du Vidourle prend sa naissance dans une Fontaine de cette ville. Les Appointmens du Clergé Catholique y est fixe, ceux du Clergé Parpaillotin se leve par leurs Pasteurs dans leur Chapeau c'est-á-dire toutes les fois qu'ils psalmodient en Musique et non autrement. Si le Peuple de cette creance leur donne tant mieux pour eux, s'il ne leur donne rien, il faut qu'ils s'en consolent par force, leurs payemens sont volontaires á la discretion du Peuple ils ne peuvent constraindre personne en aucun payement. Et tels sont les Statuts [82v] et les Sentiments de la Théologie, Cevenole. Leurs Psalmodies sont celebrées en Langue Françoise. La Latine ne leur est point connüe, ils disent que pour l'apprendre il leur coûteroit trop cher. C'est pourquoi dêpuis la Houlette jusqu'au Paysant le plus modique, tout peut y ètre êlû Pasteur, et dans une necessité même tout Artisan peut y professer, de même que leurs Epouses. Ces Potyrons et Potyronnes peuvent être créés tous les jours à leur choix et fantaisie. Un Sçavant caché d'entr'eux trouve leur Religion trop decharnée, attendu qu'ils n'admettent dans leur creance que deux Sacrements composez á leur fantaisie, et jamais d'autre Lecture que les Pseaumes du Prophete Royal mis en Rime par un nommé Marot, et le Nouveau Testament. Ils regardent jean Calvin comme leur Legislateur, et le Pere Eternel des Cevenes comme le premier et le plus grand de leurs Prophetes. Ce caché Sçavant les accuse encore d'etre trop familiers avec le bon Dieu, en ce qu'ils le tutoyent dans toutes leurs prieres. Leurs Pasteurs sur les fonctions de leurs ceremonies y sont couverts d'une longue Robe noire, et d'un grand Collet a deux bouts pendants, dêpuis leur col jusqu'à leur poitrine fait de toile blanchie, Ils pretendent que les Pasteurs qui ont les cheveux les plus longs sont les meilleurs. Ils soûtiennent encore qu'en fait de Religions les plus recentes sont les meilleures. C'est un goût à mon avis un peu trop fort, qui sent a L'ail et á l'Ognon a plaine bouche.

De cette ville je feus souper et coucher á celle de Sommieres. Celle cy est située entre la Vaunage et les Cevenes, laquelle est gardée par une Garnison commandée par un [83] Gouverneur, un Lieutenant de Roy, et un Major. Ses Murs et Murailles d'icelle y sont baignez par le Fleuve de Vidourle que l'on y passe sur un beau Pont et trés ancien, puis qu'il á été contruit [sic] des mains des Romains. La Noblesse y professe la Religion Catholique et le petit Peuple la Parpaillotine. Ces derniers vont faire leurs prieres a la campagne et dans un endroit qu'ils appellant le camp de l'Eternel dans le Desert. Ils font comme la Choüette ils reposent tout le jour, et veillent toute la nuit pour aller vacquer à leurs prieres. Tous les habitans de cette Ville sont appellés Passerons. En langage François cela veut dire Petits Moineaux. Voici comment ce Sobriquet leur á été donné, ce qu'on les accuse d'avoir la tête legere &c.

Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)