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The Ranums' Panat Times |
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Voyage de Prïon au Bains d'Aix Avons laissé Montmeillan sur nôtre gauche. C'est une Forteresse trés-importante par sa Situation et ses fortifications, sur un Rocher escarpé au bord de la Riviere de l'Isère, et prés des frontieres du d'Auphiné, avec un Bourg au bas de la Montagne qui á été brûlé en 1691., et la même année les François commandez par Mr. de Catinat la prirent apres quelques semaines de Siege, chemin faisant avons passé a Nôtre Dame de Myans, c'est un Monastere d'Observantins. L'esprit de devotion, nous a obligez de nous y arrêter pour faire nos Stations dans son Eglise. Ce Monastere est champetre. A nôtre arrivée tous les Religieux se sont assemblez en corps, ils nous y ont receus trés gracieusemt., nos prieres faites, ils nous ont conduits dans leur splendide Refectoire, dans lequel nous fut donné par ces Bons Peres une gracieuse Collation avec de l'excellent vin du Chablais et de Montmeillan, qui tous les plus exquis de la Savoye. Aprés cet hébergement et nos voeux accomplis, avons été couchés a Chamberi, c'est la ville capitale de la Savoye, scituée dans une plaine, sur les Ruisseaux de Laisse et d'Albans, avec un Château Royal sur une petite hauteur, c'est ou Reside le Senat des huit Provinces de la Savoye. Cette ville est a cinq [75] lieuës des frontieres de France, á 18. de Lyon et a 14. de St. Jean de Maurienne Dans laquelle sommés arrivés a la m'y-Août et y avons séjourné deux jours entiers. Mon compagnon et moi en avons à nôtre loisir examiné toutes les curiositez qui meritent d'y être vûes nous commençames par la Sainte Chapelle bâti dans le Château, quy est trés-belle et trés édifiante, le Peuple de cette ville est trés affable et trés honnête, leur Langue est à la Françoise, les Dames sont belles elles y sont de même habillées a la Françoise. Nôtre hotesse s'appelloit Marguerite. Je versifia ces deux Lignes qui suivent en sa faveur La Reine des vertus,
qui justement merite, Une dame de la première qualité de cette ville, pour se procurer un teint frais, & se rendre la peau plus douce, se coéffoit ayant le derriere dans du Lait. Le Laquais et la femme de Chambre ne voulant pas l'aisser perdre un Lait si bien assaisonné le vendoient à d'autres, qui ignorant son premier usage, s'en faisoient un Mets délicieux, tandis que le Laquais et la femme de Chambre se partageoient un argent assez considérable qu'ils en tiroient. Duquel Lait dans nôtre Auberge en fût fait une soupe pour un certain nombre de personnes, et si la Servante du Cabaret ne m'en eut averty, j'aurai également participé à manger les sobres du Cu de cette Dame. Nôtre dessein dans ce voyage étoit d'aller aux Bains d'Aix en Savoye, y êtant enfin arrivez, nous pouvons dire en verité et trés assurement que c'est une petite Ville ou Bourgade trés riante scituée sur le Lac du Bourget, renommée pour ses Bains si celebres, elle est à moitié chemin entre Chamberi au Midy et Annecy au Septentrion, environ trois lieuës et demy de chàcune. Elle est petite et [75v] mal bâtie. Elle n'a rien de considérable que ses eaux Minerales, ou il va tous les ans un grand nombre de gens pour en boire et pour s'y baigner. Ses Baïns sont l'ouvrage des Romains. Ils furent reparés par l'Empereur Gratien. Le Lac du Bourget, qui est prés de cette ville s'êtend du Septantrion au Midy l'espace de quatre lieuës ; mais il n'est pas si large. Il reçoit la petite riviere de Laisse, par l'aquelle il se décharge dans le Rhône prés du Bellai. Les Bains d'Aix sont ceux de l'Europe les plus renommez. Ils y sont dans leur veritable saison frequentez par un grand concours de Princes, Princesses et d'une infinité de personnes de la premiere qualité de France, Italie, Suisse et autres Nations. Aprés dix jours de Sejour avons été couchés a Chamberi. Puis qu'il s'agît d'une suite fidele de mes Voyages. Il n'est pas necessaire de repeter les endroits ou je repasse une Seconde fois. Le lendemain nous partimes de cette capitale pour aller á Lyon. Ce même matin avons passé aux Crottes des Echelles, c'est un chemin que Charles Emanuël Roy de Cypre Duc de Savoye fit faire en 1670. Il fit couper de grosses Montagnes, toutes d'un Rocher fort dur à force de Poudre, et d'ouvriers. Arrivez aux Echelles, c'est un gros Bourg dans la Savoye a 4. lieües de Chamberi. Aprés diner avons été coucher au Pont de Beauvoisin. Cette ville est dans le Dauphiné, sur la Riviere de Guier, qui la separe de la Savoye. II y en à même un partie qui forment les Fauxbourgs au déla du Pont. Elle est sur le grand chemin de Lyon a Chambery, à deux petites lieües du Rhône, au midy en passant vers Grenoble, dont elle est á six lieuës. Avons été Diner á la Tour-du-Pin, petite ville mais trés agrèable en d'Auphiné, a huit lieues de Lyon au Levant. De cette ville avons été coucher a celle de Bourgoin [76] aussi petite ville en d'Auphiné et dans la Viennois, scituée un peu au dessus du Lac qui porte le même nom. Le lendemain au point de L'aurore avons été tout d'une Traite a Lyon. Ce que je me pressai le plus de voir dans cette grande ville fut l'Eglise Cathedrale de Saint jean Baptiste, dont la Statuë en marbre blanc paroit à la principale entrée, on pretend que cette Eglise est des plus anciennes de France, on la enrichie des Colonnes d'un ancien Temple d'Auguste. Le Choeur est couvert et paré de riches Tapis. On voit a côté d'icellui la fameuse horloge, qui n'a pas sa pareille en France. Elle surpasse en beauté celle de Strasbourg. La premiere chose que l'on y remarque, c'est un grand Astrolabe, dans lequel les mouvemens des Cieux sont si bien representez que l'on y peut reconnoître distinctemt. le cours des Astres et generalement l'état du Ciel á châque heure du jour. Le Soleil y paroît sur le Zodiaque dans le degré du signe où il doit être, & marque journelement son Lever & son coucher, la longueur des jours et des nuits, et même la durée des crepuscules avec une justesse surprenante. La Lune qui n'y paroit jamais éclairée que du côté quy regarde le Soleil, marque par la aussi-bien que par L'aiguille, son âge, accroissemt. et decroissement insensible, et enfin sa plenitude. Non seulement les douze Maisons du Ciel y sont trés nettement distinguées, mais aussi la division des jours en 12. parties égales qui font les heures inégales des Juifs, par lesquelles ils avoient accoûtumé de compter. Une grande alidale qui traverse tout cet astrolabe, donne la mouvement du Soleil dans l'Eclyptique, et marquant de ses extremités les 24. du jour, & indique en même tems le mois et le jour courant aussi-bien que le degré du Signe que le Soleil [76v] parcourt ce jour la. Ce qu'on admire de plus, c'est que pendant cette alidale acheve en 24. heures son mouvement d'Orient en Occident, tout le Sisteme & châcune de ses parties conserve ses mouvemens particulieres et toutes les revolutions particulieres s'achevent châcune en son tems sans confusion. La plus part des Etoiles fixes sont posées tout á lentour dans leur veritable Situation, de sorte que l'on peut voir a toute heure celles qui se trouvent dessus et dessous l'horizon. Au dessous de cet Astrolabe merveilleux il y a un Kalendrier pour soixante six ans qui marque les années dêpuis la naissance de Nôtre Seigneur, le nombre d'or, l'Epacte, La Lettre Dominicale, les Fêtes mobiles, et le tout changé en un moment a minuit le dernier jour de l'année. On y voit aussi un Almanach perpetuel qui marque les jours du mois, les Ides, les Nones, les Kalendes, la Fête du jour, l'Office qu'on doit dire dans l'Eglise, & le Cycle des Epactes. Dez que le coq à chanté, des Anges qui sont dans la Frise du Dome entonnent L'hymne de St. Jean Baptiste, Ut queant laxis, en sonnant de petites cloches, que l'on y à disposées exprés, ce qu'ils font avec une justesse qui donne beaucoup de plaisir. Les sept jours de la Semaine sont representez par des figures humaines placées dans les Niches, où elles se succedent les unes aux autres precisement à minuit. La premiere figure pour le Dimanche est un Christ ressuscité avec ce mot au dessous Dominica. La seconde est une mort Feria Secunda ; la troisiéme un Saint Jean Baptiste, Feria tertia ; la 4e. St. Etienne, Feria Quarta ; la 5e. un Christ, qui soûtient une Hostie Feria Quinta ; la sixiéme un Enfant qui embrasse une Croix Feria Sexta, et la 7e. une Vierge, parce que ce jour est consacre à la Mere du Sauveur, Sabbatum. Au côté droit de [77] L'horloge il y á un autre Quadran pour les heures et les minutes, dont la figure étant tout á fait ovale, il faut que L'aiguille qui indique s'allonge et s'accourcisse de cinq pouces à châque bout, et cela deux fois par heure. Cette horloge fut achevée par Guillaume Nourrisson, et mise en sa place en 1660. par l'ordre du Chapitre. Il n'en á pas été l'Inventeur, & n'a fait que l'enrichir de quelques nouveaux mouvements. Un Mathématicien appellé Lippus de la ville de Basle qui vivoit dans le XVIe. Siécle l'avoit faite et inventée. On dit que Mrs. de Lyon luy avoient fait crever les yeux pour l'empêcher den faire une autre pareille, ce qui est une Fable qu'on à débitée pour rendre son horloge plus admirable. Bien loin qu'on Lait traité si indignemt., il eut une Pensïon considérable jusques á sa mort, & son portrait se vendoit publiquement avec cette inscription au bas Nicolaus Lippius Basiliens Ætat. 32. an 1558. * Du Mont. Voyage de France. On appelle Lyon le Magazin de la France, et on dit communement á l'egard de la magnificence de cette ville, que si Paris est sans pareil, Lyon est sans compagnon. Les Auteurs de Lyon disent qu'au XIIe. Siécle on y avoit vu dans l'église cathédrale Chanoines le fils d'un Empereur, neuf fils de Rois 14. fils de Ducs, 30. fils de Comtes, et 20. Barons ils doivent étre nobles de quatre races, tant du côté paternel que du maternel, ils officient les jours de fêtes, la Mitre en tête, comme les Evêques, & l'on y chante [77v] l'office par coeur et sans Livres. Il n'y á n'y Orgues n'y autres instrumens, et l'on n'y sy sert que de l'ancien plainchant. Son Diocese renferme 765. Paroisses. Il s'est tenu deux Conciles Gènèraux à Lyon ; le premier en 1245. et le second en 1274. Le premier Concile de Lyon qui est le XIIIe. Gènèral, étoit composé de 140. Evêques. Les Patriarches de Constantinople, d'Antioche et d'Aquilée, & plusieurs Cardinaux assisterent a ce Concile, auquel Innocent IV. prèsida et donna des Chapeaux rouges aux Cardinaux pour les faire réssouvenir qu'ils doivent toûjours étre prêts de repandre leur sang pour la deffense de l'Eglise. Boniface VIII. leur donna la Robe de Pourpre. Paul II. y ajoûta en 1464. La Calotte rouge, Le Cheval au frein doré et la housse de Pourpre. dans le dernier Concile oecumenique, on fît des Decrets fulminans contre les Usuriers publics, qui fûrent privés de la Sepulture Ecclesiastique, s'ils mouroient sans avoir restitué. Nous etions logez dans l'Auberge la plus riante de cette ville. Elle porte pour Enseigne a L'Etrille bon Cabaret. L'ors que l'on compte La Dêpense avec L'hotesse de cette hôtellerie, elle ne prend les pieces de vingt quatre deniers que pour un Sol. Cette femme n'a jamais été belle. Lors qu'elle m'eut Etrillé c'est a dire rançonné m'a petite Bourse, je luy presentai le quatrain qui suit. Je ne suis point Iris
d'accord avec moi même, Il s'agit que je parte pour m'en retourner á Aubaïs. Mon dessein est de faire m'a route en navigant sur le Rhône, je fis mon marché avec deux vieux Patrons, qui ramenoient au St. Esprit un petit vieux Batteau fait en Cabane. Pour cet effet j'y entrai dedans avec un Cheval de Carrosse malade que je conduisois á poil par ordre de mon Maître. Dans lequel Batteau j'étois seulement accompagné d'un Colonel d'Infanterie et deux de ses Domestiques. Nous êtions en tout quatre hommes, les deux Batteliers et deux Chevaux avec le mien c'êtoient trois. La ville de Condrieu est scituée au pied des Montagnes du Vivarois sur le Rhône. Ce lieu est connû par ses bons vins, dont le Plan fût apporté de Dalmatie par les Soins de l'Empereur Probus. Je défie qu'au monde l'on puisse y boire du vin blanc aussi et excellent que l'est celui de ce terroir. Le muscat de Frontignan, Le Grave de Bordeaux, La Blanquete de Limoux, le Tavelle, L'hermitage, le Bourgogne, le Champagne, la Clarete de Calvisson, les Canaries, et le vin du Rhin, du Chablais et de Montmeillan, sont autant d'excellens breuvages, mais les plus habiles Gourmets trouvent le Condrieu encore plus excellent. C'est a propremt. parler Lambroisie et le Nectar qui rendoit les Dieux de Lancien Paganisme immortels. Le lendemain au premier crepuscule du jour nous rentrames dans nôtre vieux Navire. Le Colonel et moy, n'êtions pas sans peur par la crainte que nous avions que le Batteau ne se cassat, et dautant plus que dans un pareil malheur l'un n'y l'autre ne sçavions pas [78v] nager. Les Commis des Douanes, sur châque bord de ce fleuve nous tiroient des coups de Fusil á Bâle [lire: à balle] sur nôtre Batteau pour nous obliger d'aller raisonner á eux, mais nos Patrons trés opiniâtres ne voulurent jamais prendre bord á terre, pour nous guarentir de ces insultes nous vogames au milieu de ce fleuve, et nous attachames avec des Cordes les jambes de nos chevaux pour les coucher, et nous autres nous nous êtendimes également le ventre a Terre. Les deux Valets du Colonel furent frapés a coups de canne par leur maitre pour les obliger de mettre aussi ventre á terre. Il nous falut en cette occasion nous aviser de ce Stratageme pour mettre ne vie en sureté, contre la grele des mousquetades qu'on tiroit sans cesse sur nos personnes, ce que Dieu garde est bien gardé. L'on ne se trompe pas l'ors qu'on dit qu'en voyageant l'on aprend á vivre. Le danger dêtre noyé á tout moment et cette guerre faite avec des armes à feu, m'avoit si fortement mis la peur dans le ventre qui m'obligea d'abandonner les plaines liquides, profondes et rapides de ce fleuve. Je me débarqua dans la Ville de Viviers pour faire m'a route avec plus de Sureté sur le Plancher des Vaches, la ville de Viviers n'est n'y laide n'y belle, dans ses raretés l'on y voit de toutes les especes d'animaux qui furent mis dans l'arche de Noé. Elle est bâtie sur un Rocher tres escarpé. Le Seminaire de sa Cathedrale est le plus fameux du Languedoc. Il est dirigé par des Prêtres de Saint Sulpice de Paris. Son Diocese est un des plus étendus de la Province. Les oüailles de cet Eveché sont la moitié [79] de la créance Parpaillotine, et la pluspart contrebandiers. Le peuple du Vivarais est d'un naturel trés vif et trés-hautain, ceux qui vont à la Messe, au Prêche Secret, au Cabaret et au travail de la campagne y sont continuelemt. armés de deux Pistolets châcun. Ils sont grands Buveurs, et comme les Corses grands Babilleurs. Et enfin beaucoup y en crevent a force de boire, un homme du Pays, mais trés Sobre, abhorrant de pareilles libations y fit ces vers qui suivent, touchant les maux causés par la fumée de cette liqueur lors qu'il est pris avec excés. Le Vin rend la vûe
èbloüis Les Evêques de Viviers prennent la qualité de Princes de Donzere. Avons été coucher au Bourg St. Andeol, ou autremt. appelé le Bourg de Viviers. C'est une petite ville scituée sur les bords du Rhône. Le langage des femmes Bourgeoises est le Patois, et celuy des Dames de qualité le François. Le lendemain aprés avoir passé la Riviere du Cèze, fumes coucher a Uzez. C'est une ville Ducale, et en Pareage avec le Roy, Mr. l'Evêque et Mr. le Duc. La Maison Ducale est superbe tant par l'exterieur qu'en l'interïeur d'icelle. Le Palais Episcopal y tient le second rang. La Religion dominante, c'est á dire la plus nombreuse est celle du Roy hugon. Les Femmes y sont la plupart Théologiennes positives, cependant elles y regardent les gens d'Eglise avec mêpris. En hiver les hommes y portent deux paires de Culotes, et toutes les femmes de Caleçons, l'on pretend que c'est pour se deffendre des vents coulis et alizés qui regnent en ce pays-la. Nous êtions Logez chez Mr. Caulet, c'est l'Auberge la plus fameuse de cette ville, l'on y fait une chere exquise, et à trés vil prix. L'hôte, l'ors qu'il appelloit son Epouse l'appelloit m'a chere Margoton, ce n'êtoit pas un mary n'y une Epouse, mais deux véritables Amans, dans leur conjugalité, on n'a jamais vû une amour autant reciproque n'y aussi tendre. Elle bruloit d'amour pour luy et luy pour elle. Ils ne pouvoient pas vivre [80] un quart d'heure l'un sans l'autre. Je tâcha autant qu'il me fût possible de faire une emple connoisance avec tous les deux, et principalement avec elle. Vous verrés par les vers que j'eus l'honneur de luy faire, l'estime que je conçûs pour elle. Fleur et perle de
prix Marguerite parfaite, Ces vers sont trés-peu de chose en égard au merite de cette personne. Cependant ils en furent tous les deux trés contans, et les trouverent au superlatif degré de beauté. Apres nous être fait mille protestations d'amitié, et les embrassemens finis. Nous fûmes au Pont du Gard. Ce Pont est une antiquité Romaine, qui traverse la Riviere du Gardon á trois lieües de Nismes, et est enfermé entre deux Montagnes dont il fait la jonction, il est bâti de Lordre Toscan, et porte trois Ponts l'un sur l'autre, la beauté de cet ancien édifice est au dessus de tout ce que l'on pourroit simaginer à la vûe duquel tous les voyageurs que la curiosité y amene pour le voir, s'en retournent surpris de cette magnificence, et de la hardiesse avec l'aquelle ce vaste morceau d'Architecture á été construit par l'habille main des Romains. En un mot des Sept Merveilles qu'il y á en France celle cy est sans contredit la plus belle, la plus Auguste et la plus Solide. Les plus habiles et rares Architectes d'aujourd'huy trouvent ce travail incomprehensible. [80v] L'hôtellerie de la Foux est á un quart de lieüe de ce Pont, a laquelle avons été diner, coucher à Nismes et le lendemain á Aubaïs. Dans ce dernier lieu Prion est rentré dans son Cabinet. Il y a repris sa plume pour s'occuper dans ses labeurs ordinnaires et Litteraires. Dans la riche et noble Maison d'Aubaïs, on y trouve Athenes, tout est Grec dans cette sçavante Maison, c'est le Trone des Sciences, on diroit qu'elles y ont êtabli leur Tabernacle. Un demy sçavant qui ne m'aymoit gueres, qui sçavoit que je n'ay jamais frequenté dans m'a jeunesse comme luy les Ecoles publiques, et sçachant que je n'ayme qu'a lire le Frontispice des Livres, pour en connoitre les Auteurs, et pour se mocquer sur ce sujet il fit ces Vers indirectement contre moy Gens inquiets aymant
la bagatelle, Par ces vers il me faisoit comprendre que mon esprit étoit susceptible de legereté ; en cela il se trompoit grandement, et s'il avoit dit que j'êtois un ignare il auroit accusé juste, je n'ay point lesprit vindicatif, et toûjours autant qu'il m'est possible je tourne les choses du bon côté, j'ignora, et sa haine et sa piquante Poësie, et bien loin de m'en venger, attendu que je fis le quatrain qui suit et a sa louange. Necessaire torrent
d'Eloquence et de vertu, j'ay toûjours oüy dire qu'au passage des Rivieres il faloit faire pour les Femmes un Pont avec des Planches ; pour les Filles un Pont de pierre, pour les hommes un Pont d'argent, et pour ses ennemis un Pont d'or. Preuve certaine que les plus sçavans Poëtes d'Aubaïs se previennent par prejugé en des faits dont-il leur seroit aisé de s'instruire tant pour la Prose que pour les Vers. Tout Poëte mordant fût toûjours meprisable, et de toutes les Poësies, la seule qui est pardonnable c'est celle qui traite des choses Saintes. J'ay habité dans le lieu d'Aubaïs dêpuis 1712. jusqu'en 1744., ce qui fait l'espace de 32. années, quoi qu'a ce moment j'en additionne le tems, je serois incertain d'en décrire qu'elle en sera le reste de la continuation à l'advenir. Dieu soit loüé et y prenne plaisir. Les habitants d'Aubaïs sont trés gracieux et trés honnêtes, prudents, et très sages. La Pitance pour les plus sobres sont en tout tems la Gibelote où la Gardianne, la Salade, les Ollives, la Passarille, les Escargots et la Sardine Sallée. Celle des Bourgeois c'est la Viande de Boucherie, les Chapons et les Agneaux de Camp. Celle des Friands, sont les Perdreaux maillés, les Poules et Poulets Dinde pris au vol, et la Truffe mise en Ragout. Les hommes y sont chaussez en tout tems en bas de Filoselle et les Souliers aux pieds. Les Filles vont á la journée jusqu'a ce qu'elles se marient pour y gagner un Clavier d'argent. La plus part de l'année les Femmes n'y vivent qu'avec de la soupe d'orée Cette soupe est faite avec des grands trenches de Pain blanc, cuites dans L'huyle boüillante, dans la saison de l'Automne elles y consument pour leur Boisson [81v] le Vin blanc. En hyver le vin Rouge avec des Chataignes qu'elles y trempent dèdans, c'est un Mets qu'elles trouvent dèlicieux. Elles appellent ce Regal faire Faudette. Parmy lesquelles Femmes et filles il y en a 28. qui portent le Bagnolet le Ruban de toute couleur, et le jupon a Corde qu'elles appellent Panier. Il y en a 3. au Carpan oú à la coëffe noire, et qu'une a la Manteline. Il faut observer que toutes y portent la Robe de Chambre, et l'Eventail à la main. Pour temperer leur sang Elles vont dans les mois de juillet et d'Aoust se mettre de Leau jusqu'au col dans le fleuve du Vidourle. Dans leur ordinnaire pour les Repas il n'y a que les Maris á Table, Leurs femmes font le leur en Eté sur le Balcon et en hiver aupres du feu. Voir les autres parties du
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