The Ranums' Panat Times

 

Rigal on Prion Prion: contenu Photo: une page Présentation

11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)

Un Mémoire Authentïque trouvé dans les êcrits de Mr. Fauguiere Bourgeois d'Aubaïs quy dit qu'il est permis à un Medecin de s'enyvrer pour se guerir sans blesser sa conscience afin de tuer les Vers qui sont dans l'Estomach. Le 17. Mai 1712. Prion eut l'honneur d'engager sa plume au service de Mr. le marquis d Aubaïs. Dans le mois d'Aoust suivant de la même année en ladite qualité d'Ecrivain, il fit le voyage á la suite de son Maître à Thoars, c'est une petite ville dans les Alpes de la plus haute Provence dans le Diocese de Digne. Il y séjourna pendant quinze jours dans le magnifique Château de Mr. le Comte de Saint Esteve. Mr. l'Abbé Folard étoit aussi de ce Voyage. Dans cette Maison de la premiere qualité du Pays, il y reçût les Provisions d'un Canonicat de l'Eglise Cathedrale de Nismes. Pendant tout ce séjour la plume de Prion y fût employée dans ce Château, et dans la Maison Presbiterale de Mr. le Curé de cette Ville à Extraire tous les Batemes, Mortuaires et Memoires Genéalogïques, les Chartes du Pays, et autres anciens Titres et Documents Armoriaux. Le nom de cette Maison est Baschi et la Branche aynée de celles du languedoc, c'est la plus illustre et la plus ancienne Maison [71] de Provence. Elle fut Entée [sic] en France par un Seigneur Italien, pourvû des plus grands Emplois dans la Maison d'un Comte de Provence. Cette petite ville est sur les frontieres la Savoye a 16. lieues au Nord de Marseille, et a 50. au Couchant du Château d'Aubaïs, pendant tout nôtre sejour la chere y fut magnifique, abondant, et trés excellente, c'est sans contredit le seigneur du Pays le plus libèral et le mieux assorti. Les chevaux de nos Equïpages au sortir de l'Ecurie par la trop grande nourriture furent devenus indomptables, on ne pouvoit plus les monter, n'y les atteler, et pour les rendre plus dociles il falut plûtôt les faire monter a Poil et les aller faire galoper dans des vastes prairies. Mr. Bouchet et moy montames sur un Phaëton pour aller Diner aux Mées, Le chemin de cette matinée étoit tout couvert de Vergers, les arbres desquels ètoient remplis de toute sorte de fruits, les Prunes et les Poires de Bon-Chrêtien se fondoient dans nos Bouches, Les arbres plus gros que nos Muriers en étoient si charges qu'ils êtoient presque tous étançonnez, les Jardins des Hesperides par leur fertilité en Pommes d'or sont inferieurs á la fecondité de ces vastes vergers. Les habitans du Pays debitent ses fruits secs en Italie, Allemagne, et par toute la France. Javois oublié de dire que Thoars n'est qua huit lieues des frontieres du Piemont.

Dez cette dinée avons été coucher a Manosque. Quelques mois avant nôtre passage en cette ville des furieux tremblemens de terre y ont fait de grands dégâts, les voici en y passant de la maniere que je l'ay observé par êcrit. Primo le premier de ces tremblemens se fit sentir le quatorze du mois de Juin 1711. à six heures et demy du matin, & l'on entendit en quelques endroits comme des Salvës de plusieurs coups de Canon rèpètées, en d'autres, comme des mugissemens épouventables, et en d'autres encore, comme des roulemens de tonnerre [71v] sourds et affreux. La Ville de Manosque parut à quelques personnes qui êtoient à la campagne comme soûlevée en l'air, et ensuite entierement renverseé. Tout son terroir á été telement secoüé par ce tremblement, qu'il n'y à pas une Maison dans la ville & au tour qui n'en soit endomagée, les unes êtant renversées á demy, d'autres fenduës dépuis les fondemens jusques á la couverture. Le Chateau de Manosque entre autres menace ruine de tous côtez. Il en est de même des Eglises de Saint Sauveur, de Nôtre Dame, & du couvent des Observantins. Les Murailles de la ville sont renversées en quantité d'endroits. La terre s'est ouverte en plusieurs lieux, les Rochers se sont fendus, & un entr'autres, á demy quart de lieuë de la ville, á jetté plusieurs sources d'eau douce, et d'eau souffreé. Les Nourrices du lieu ont perdu leur Lait, la frayeur à fait plusieurs malades, et rendu quelques uns hebetez ; d'autres on perdu l'esprit tout á fait. Les bêtes sen sont senties, & les oiseaux du Ciel s'en sont enfuis.

Dêpuis le 14. jusqu'au 20., on á senti tous les jours plusieurs secousses fort legeres : mais le 20. il se fit trois tremblemens, dont le premier fût accompagné de bruits plus épouventables que ceux du 14., ce qui fit deserter la ville aux habitans en moins d'un demy quart d'heure au nombre de sept á huit mille personnes. Ces tremblemens ont continué tous les jours dèpuis le 20. jusques au 30., & même quelques uns ont été assez violens. Il n'y á cependant eu personne de tué. On à ressenti ces tremblemens jusques a sept où huit lieües á la ronde, les villages de Corbiere, de Sainte Tulle et de Monfuron, qui sont à deux lieües de Manosque, ont souffert quelque domage, & celui de Peyrevert qui n'en est qu'a une petite lieüe, a été presque autant endomagé que Manosque même, & le château de Forcalquier, qui est a 4. lieuës au nord de Manosque menace ruine de tous côtez. J'ay couché environ ce tems la dans [72] cette ville mais ça n'a pas été une grande peur. L'on dit vive le Plancher des Vaches, mais un Proverbe de cette façon se seroit alors trouvé dans cette ville trés menteur.

La haute Provence, n'a pas moins des avantages que la Basse ; car quoi que le froid rigoureux que les montagnes y procurent, a cause des neiges qu'elles y conservent une grande partie de année n'en exclud pas a Manosque les vignes n'y les oliviers quy y sont en quantité et tres beaux et fertiles, il y croit une quantité de bleds suffisante, beaucoup de fruits d'hiver, Pommes, Poires, Chataignes, &c, mais la nourriture du bétail y procure un profit continuel, soit par la graisse des vieilles bêtes et les élevations des jeunes, soit par le trafic des Fromages de brebis et de chevres, qui de tout tems á fait le plus considerable trafic du pays. Ainsi que Prion le remarque.

Voici une petite observation que l'Auteur á faite l'ors qu'il a parcouru luy même cette florissante Province, touchant le naturel de ses habitans.

Il avoüe que les Provençaux sont naturelement sobres, surtout l'ors qu'ils vivent a leurs dêpens, ils ont assez de courage puis que quatorze Provençaux battirent à platte couture un huguenot et s'ils avoient été quinze ils l'auroient tué, l'on dit qu'ils sont inconstans et doubles, et qu'on ne doit que rarement se fier à leur bonne foi, ils sont tous grands parleurs, aymant á débiter des Fables de leur composition, fort entetez de leur propre merite et arrogants, singulierement dans leur terrain ; ils haïssent la dependence au point que les Seigneurs des lïeux, et tous ceux qui ont droit de superiorité y sont sujets à des mortifications sensibles, encore est-ce le moindre cas oú ils puissent tomber y en ayant eu souvent de massacrés, oú indignement traitez. Cette disposition les à fait [72v] regarder á la Cour comme des Sujets trés disposez á la revolte, et c'est le principe sur lequel on á réduit les Etatz aux simples assemblées des Communautez, pour prevenir les mouvemens populaires, où ils êtoient en quelque sorte accoûtumez, ainsi qu'il arriva en 1648., oú sur la nouvelle que le Parlement d'Aix avoit été semestré, il se fit en un moment un si grand tumulte, que le Gouverneur de la Province y fût arrêté Prisonnier, c'êtoit alors le Comte d'Alais, et il fût retenu jusqu'a ce que le Parlement eut obtenu la revocation du Semestre, & l'abolition de la Revolte. Les Provençaux ayment fort les ajustemens et les beaux habits, mais ce qu'il y à de singulier dans le pays est l'élégance naturelle et le bon sens ordinnaire du Paysant qui paroît toûjours si bien instruit des matieres dont-il s'agît, que l'on á peine á comprendre comment il à pû acquerir ces talens sans éducation. La Religion Catholique à toûjours été la seule reçûë dans la Provence ; toutes les fois que les heretiques ont voulu s'y êtablir, ils en ont toûjours été repoussez, et punis severement quand ils ont dogmatisé ; on en peut donner pour temoin le Massacre de Mérindol & de Cabrieres dans le XVI. Siècle, ainsi que la resistance du Parlemt. a l'établissemt. dune chambre de l'Edit au tems de henri IV. quelque profit que le Parlemt. et le Roy luy même en eussent peu esperer.

L'Italie fournit des Operateurs, l'Allemagne des Gloutons, la Normandie des Playdeurs, la Bourgogne les executeurs de la haute justice, le Rouergue des Croquants, et la Provence des Arlequins pour garnir tous les Theatres.

Le lendemain nous fûmes couche a Aix. L'ors que j'eus mis pied á Terre, je feus dez [73] aussi tôt je feus [sic] rendre mes trés humbles respects au Roy de la Basoche, sa personne Royalle est tirée du corps des Procureurs, sa Garde est composée de tous les clercs des Procureurs de tous les Tribunaux de justice de cette Province, cette Garde est trés-nombreuse.

Mon compliment fait a ce Monarque, je feus en faire autant au Prince d'Amour, qui est un Grand Seigneur tirè du corps de la Noblesse. Sa Garde est composée de six Regiments d'Infanterie tous Poëtes qu'on appelle Troubadours, il faut qu'ils soient tous Provençaux. Cette Troupe doit être toûjours Entretenuë et complette, le pays étant autant Poëtique qu'il l'est, ce qui peut se faire sans aucun obstacle. En un mot ce n'est qu'une Fourmiliere de Poëtes.

L'on á déjà dit que le Roy de la Basoche est une espece de Souverain, quoique choisi et êlû dans le corps des Procureurs. Dans le sejour que je fis dans cette ville, Le Clerc d'un Avocat fit ces vers qui suivent contre un Procureur mort dépuis quelques jours.

Un Procureur hurtant
Aux Portes de l'Enfer
Le Diable lui rêpondit
Sçachez qu'en ce bas lieu
Vous n'y pouvez entrer n'y vous n'y vos semblables
Parce qu'etant la haut, vous mangés, vous rongés
Les Playdeurs s'y vous y resistiez
Vous mangeriés les Diables.

Les Procureurs à part, la Ville d'Aix est charmante. Elle est considerée comme une des plus belles du Royaume aprés Paris, tant par la beauté et la grandeur de ses bâtimens, que pour la Politesse de ses habitans. On y voit quantité de Maisons neuves fort belles et baties à [73v] l'Italienne, la Noblesse de Provence est sans contredit, celle de France qui dêpense le plus volontiers, et qui est de meilleur goût en bâtimens, le cours de la ville est trés-beau, on le nomme Orbitelle, il est planté de 4. rangs d'arbres, qui forme trois Allées, on dit communement en Provence, hommes d'Aix et Femmes de Marseille.

De cette ville nous fumes faire un petit séjour dans celle d'Avignon. Elle appartient à Nôtre Saint Pere le Pape. La ville est gardée par une Garnison Italienne. Il y a un hôtel des Monnoyes, ou l'on ne bat qu'une Monnoye faite de Cuivre qu'on appelle Patacs. A quatre lïeües de cette ville l'on voit la fameuse Fontaine de Vaucluse. J'eus l'honneur de me transporter sur les lieux pour la voir. Elle est dans le Comtat aux confins de la Provence prés de la ville d'Ath. C'est un grand bassin au pied du Rocher et sans fond, environné d'autres Rochers d'ou coule une grande quantité d'eau, qui se précipite en forme de Cascades naturelles. Il y á dans le vallon plusieurs autres sources qui font tourner des moulins a Papiers dans le village qui se reünissant forment la Riviere de Sorgue, porte de petits batteaux a 500. pas de ses sources, et nourrit d'Ecrivisses, des Truites, Anguilles & autres Poissons. Dans le grand Bassin de cette Fontaine, Mr. le Vicelegat y a fait graver sur le Rocher plusieurs Inscriptions qui marquent les degrés d'augmentation et du décroissement des eaux d'icelle.

A Avignon nous êtions logés au Louvre, nôtre hôtesse êtoit une personne de mérite. Elle me donna une commission pour Nismes. Je luy repondis par ce Quatrain qui suit.

Si je puis vous servir, sans doute
Mon sort sera toûjours fort doux ;
Et si c'est un bien qui me coute
On ne peut trop payer le plaisir d'être á vous.

Elle, son mari, et moy aprés avoir fait une collation nous nous separames bras dessus, bras dessous. [74] A huit heures du Matin, avons sans aucun danger passé trés-heureusemt. le fleuve du Rhône, avons été Diner à La Foux prés Remoulins. cette Auberge appartient a Mr. le Duc d'Usez, qui est aussi Seigneur dudit Remoulins. Cette Auberge est champetre et scituée sur la rive droite du fleuve du Gardon.

De la Foux avons été coucher á Nismes. Les plus rares beautez de cette ville sont ses Antiquites, sa Fontaine et la Salamandre, élevée sur une grande Colonne à l'honneur de François Ir. L'on y fait aussi voir le Portrait du fameux Cabrier si renommé dans l'histoire de cette ville que l'on y conserve avec beaucoup d'attention et honneur. Quand á sa Fontaine l'eau en est trés fraiche, du tems que les Romains êtoient les maitres de cette ville, les Vestales alloient s'y purifier. Aujourd'huy dans la Saison de l'Eté, les Dames de la premiere qualité de cette ville vont s'y rafraîchir, et laver leurs jambes. Un Philosophe assez ridicule soupa avec nous, Il êtoit si bouffi de son sçavoir qu'a peine pendant le Souper pouvoit-il se souffrir luy même. C'est ici que l'on peut dire avec verité, que les Sçavans de profession sont d'ordinnaire fort sots, & trés ridicules, parce qu'ils affectent trop de faire connoître qu'ils sont sçavans. Un de mes Amys du lieu d'Aubaïs de sa profession Coppiste, me dit entr'autres un jour combien des Sçavans, qui pour sçavoir trop ne sçavent pas diner agreablement et se faire aymer par des gens qui ont beaucoup moins d'esprit qu'eux, Et si encore il n'y a point de plus grands parleurs que les demy Sçavans, parce qu'ils apprehendent de perdre l'occasion de dire le peu qu'ils sçavent.

L'ors qu'on est malade, l'on est bien foible, mais l'ors qu'un Sçavant est amoureux l'est encore plus.

Quand on est sçavant, on est plein d'arrogance.
De ses propres erreurs on tire vanité.
Une profonde humilité
Vaut mieux que toute la Science. [74v]

Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)