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The Ranums' Panat Times |
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Présentation du Manuscrit de par Orest Ranum Comment présenter Le Manuscrit de Pierre Prion ? See Patricia's "factoids" for a description of the chateau of Aubais Sans prétendre à enrichir nos connaissances de la vie de Pierre Prion, il est nécessaire de commencer par l'essentiel de son portrait biographique1. Écrivant à la troisième personne, Prion affirme qu'il est né le 11 octobre 1687 dans le bourg de Réquista, dans le diocèse de Rodez, province de Rouergue. Son père est notaire royal, profession tout à fait honorable mais qui ne guarantit pas une vie aisée, surtout en province et dans un milieu paysan. Son parrain est un feronnier, sa marraine l'épouse d'un ménager, c'est-à-dire, d'un paysan quelque peu fortuné. Dire que Prion lui-même est paysan est, par conséquent, inexacte. Sa famille n'était certainement pas riche, mais elle tenait un rang inférieur, quoique honorable, dans la petite société d'un bourg. À part quelques études à l'école élémentaire de Réquista, il semble que Prion n'ait pas bénéficié d'une éducation formelle. La disparition de ses parents en 1706 laisse Pierre Prion et ses frères sans argent, sans soupe, sans lit. Le peu de biens de la succession passent à une tante qui -- au lieu de partager avec égalité le petit patrimoine entre les enfants Prion -- transmet le tout à la sœur de Pierre. Une distribution de ce type étant légale en pays de droit inspiré par le romain, Pierre et ses frères n'ont pas d'autre choix que de chercher la vie sur les chemins. Pierre a quelques aventures bien picaresques qu'il prend un plaisir manifeste à raconter. S'il ne réfléchit pas sur le sort de sa famille, en bon fils de notaire il note (pas toujours avec exactitude) les mariages et les décès de tout un chacun. À Nîmes, un frère apprend à faire des sabots, avant de retourner en Rouergue, se marier et mourir. Après une période où Pierre Prion fait un peu de tout, et n'importe quoi, il est piégé par les racoleurs. N'aimant pas l'armée, il se sauve ! Par l'intermédiaire d'un employeur, en 1712 Prion est engagé comme scribe par le Marquis d'Aubais, poste qu'il occupera pour le reste de ses jours. Le Manuscrit (oui, c'est le titre du volume2) appartenant à la Société des Lettres raconte ses voyages et ses observations curieuses sur les Aubaisiens, ainsi que les tâches extraordinaires que le Marquis lui fait accomplir jusqu'en 1744. Avec des revenues de 30.000 livres par an provenant de ses terres et de l'élevage de chevaux dans la Camargue, le Marquis passe son temps à lire, à acquérir des livres, et à faire des recherches sur la généalogie et l'histoire locale. Le gentilhomme érudit typique de l'époque moderne, le Marquis est un curieux comme l'étaient Guillaume du Choul, les d'Urfé père et fils, Nicolas-Joseph Foucault, Roger de Gaignières, et bien d'autres. Il n'a jamais terminé son grand projet, une sorte de commentaire sur l'Histoire de mon Temps de Jacques-Auguste de Thou3. Le grand historien-juriste des Guerres de Religion n'avait pas à sa disposition la documentation nécessaire pour approfondir sa narration des événements dans le Sud, et il a sans doute fait des erreurs. Le Marquis était un véritable curieux qui voulait surtout préserver les œuvres obscures et inédites des provinciaux du temps des Guerres de Religion. À Prion a dévoulu la tâche de copier ces manuscrits et d'accompagner le Marquis quand ce dernier partait à la recherche de manuscrits préservés dans diverses archives privées. Le Marquis cherchait l'inédit et l'inconnu parmi les faits historiques, et il se méfiait des écrits historiques enflés de phrases pompeuses de la rhétorique4. Son Recueil des pièces fugitives (Paris, 1769), fait en collaboration avec L. Ménard, est un anonyme de trois gros volumes renfermant des documents sur l'histoire locale, plus une bizarre chronologie des déplacements de tous les rois de France, depuis les premiers capétiens jusqu'à Louis XV. Héritier historiographique d'Étienne Pasquier, Pierre Pithon, les frères Duchesne, Dupuy et Godefroy, le Marquis n'a nullement cherché la renommé ou les bénéfices provenant de la vente des livres. Au contraire ! Il a sans doute payé leur publication de sa poche. Pour son histoire du Rouergue, resté manuscrit, Pierre Prion s'inspire de l'œuvre de son maître. Ceci dit, il est plus soucieux que le Marquis quand il s'agit de chercher les petits faits de la vie quotidienne et de les insérer dans ses écrits. Prion est aussi un véritable curieux, mais à sa manière. Il emploie un langage analytique de son temps quand il écrit "esprit de curiosité" (fol. 64), et il reconnaît être imbu de la curiosité. Il observe les mœurs, les habits, et même les coiffures des citadins ; il résume les détails d'un passé lointain et quelque peu mythique des Rouergats ; et il vante la grandeur et la beauté des édifices, notamment le clocher de la cathédrale de Rodez. Ses observations sont rédigées avec une franchise et une honnêteté qui échappe à toute perspective morale -- encore une caractérisque des curieux : Joignant ce Château il y à un village, le tout scitué dans le Diocese de Vabres, et à une lieüe de Roquefort cet [lire: c'est] dans ce dernier que l'on voit une Montagne de Rocher s'élever perpendiculairemt., au bout duquel le vol d'un Aigle n'y paroit pas plus gros qu'une Mouche. Au bas duquel l'on y voit des antres, des Cavernes et des Caves, les uns formès par la nature et les autres par l'Art, c'est dans ces lieux ou sont préparés ses excellents fromages, qui sont par tout l'univers si renommés et si recherchez. Le Portal de Conques, le Clocher de Rhodez et les Caves de Roquefort sont les trois premieres Merveilles de cette Province. Le Château de Severac en est la 4e. (fol. 36v) Des quatre tomes des Mémoires pour servir à l'histoire du Rouergue, le tome III, autographe, a survécu les ravages du temps et fait partie de la collection de la Société des Lettres de l'Aveyron. Il permet au chercheur de comprendre la manière dont Prion a conçu son projet, car les tables de matières des quatre volumes s'y trouvent. À sa façon, Prion a puisé un grand nombre de ses renseignements dans Devic et Vaissette.5 Selon l'index de l'Histoire du Rouergue, dans le premier tome, sous la mention "Bourg-Saint-Antonin", il y avait une description de la ville, plus une allusion à la prise de la ville par les Protestants en 1572. Dans le tome 2, se trouvait "Guy de Montfort donne cette ville [Bourg-Saint-Antonin] au Louis roy de France," et "Louis XIII l'assiégea et la prit en 1622". Dans le tome 2 (le volume qui subsiste) "parmi les morts on trouve 15 femmes habillées en homme. Cette ville est au 18 degré de longitude et au 44.10 minutes." Dans le tome 4, la table précise que "le Duc de Rohan fit fortifier cette ville, Louis XIII y fut en personne, l'assiégea et la prit." Entremêlés avec des faits (un tonneau de mer pèse 20 quintaux), des sources de rivière, et des noms de personnes et de villes, le leitmotif reste les événements pendant les Guerres de Religion et les curiosités de la nature. Accompagnant ce thème général, on trouve (tome 3, pages 138-145) une réflexion sur sa foi et sur la théologie : Nous n'adorons pas la croix comme une Divinité, mais nous adorons celui qui par la Croix a détruit l'empire de la mort. ... Tous les dogmes de la Religion sont liés comme les pierres d'une voûte, si l'on en détache une, il est difficile de soutenir les autres ; et pour bien défendre un de nos dogmes il faut les embrasser tous. Cette profession de foi est suivie presque immédiatement par l'énumération des rois des Visigothes dans la Gaule. D'autres passages indiquent le scepticisme que Prion réserve pour les pratiques religieuses. Il ne fait pas non plus grand cas des interventions divines dans la vie de l'homme, et il en est de même pour les lieux de pélerinage. Il remarque aussi que le comportement du clergé n'est pas toujours en conformité avec leurs vœux. Prion participe ainsi au grand débat philosophique des décennies si brillamment -- peut-être trop brillamment -- caractérisées par Paul Hazard6. Vers la fin de son long parcours, Prion prend note d'un moment profondément émotionnel : la signature du Formulaire. Il laisse pourtant entendre que les Aubaisiens qui possèdent le savoir, s'intéressent plus à l'astronomie qu'à la théologie. Mais qui sait ? Dans une communauté divisée en deux religions, le Jansenisme était peut-être enveloppé de silence. Émile G. Léonard, Mon Village sous l'Ancien Régime, paru en 1941 ( p. 5), montre que, à l'exception d'un frère qui lui rend une fois visite, Prion n'a aucun parent auprès de lui. Dans ses rapports avec ses voisins, Prion révèle toutefois une capacité d'être amical, et même familier avec certains, mais il n'est jamais intime. Tout en s'étant marié (aux dires de Léonard), il avoue avoir peur du mariage, et -- tout comme Valentin Jamerey-Duval, l'auteur autodidacte du Nord qui est le contemporain de Prion et dont les Mémoires sont édité par J.-M. Goulemot (Paris, 1981) -- il n'hésite pas à exprimer sa misogynie. Les autres domestiques au château sont ses "chers amis", mais il emploie cette expression sur un ton ironique et n'exprime jamais des sentimens véritablement affectueux. Il se contente de présenter des statistiques sur le nombre d'années de service de chaque domestique. Il est évident que l'état de la maison du Marquis n'était guère stable, à l'exception de Prion et de quelques-uns des serviteurs les plus enracinés dans la maison. Le clergé d'Aubais et le petit monde administratif respectent Prion, et ce dernier en est bien fier. Tout à fait sociable donc, Prion passe manifestement plusieurs heures successives en solitude dans son cabinet dont la superficie ne dépasse pas une toise carrée, en train de copier des textes pour le Marquis. Le récit de sa vie est intercalé d'ancecdotes curieuses à propos des Aubaisiens, des voyages, des rencontres. Se gardant bien d'étaler sa vie intime, ses craintes, et ses espoirs, Prion présente ses observations à la manière d'un curieux qui fait visiter le cabinet où il garde ses collections. Pour lui, les limites sociales, les distances sociales ne semblent pas être un empêchement. Il pense tout voir et tout comprendre. Ainsi sa propre personne se construit-il à travers les observations curieuses que Prion recense. Prenons à titre d'exemple quelques rôles où le scribe se présente sous le signe de l'honnêteté7. De temps à autre l'occasion se présente d'enseigner les lettres à un enfant du village. Prion apprécie les manières graves et disciplinées de ces enfants. Quand le Marquis demande à Prion d'accompagner sa fille, âgée de sept ans, au couvent de Montfleury, le scribe s'épanouit dans le rôle de protecteur ; il devient courtois à sa manière, un comportement sans doute un peu rustique selon les normes de la cour, mais tout à fait digne et plaisant. Quand la jeune Mlle de Marissargues perd son petit miroir dans le carosse, Prion le retrouve et se baigne dans la satisfaction de lui avoir rendu service, un peu à la manière d'un homme de cour. Reçu cordialement et dignement par les religieuses --et presque comme un parent de la petite --, il décide de recenser tous les noms dans l'établissement. Écrire ces noms aristocratiques, un peu comme s'il est en relation avec elles, lui a sans doute fait grand plaisir. En effet, délégué comme il est, à la place de son maître, Prion reçoit les compliments réservés à un gentilhomme. Si nous prenons Prion à la lettre, il est obligé de travailler long et dur. Son activité de scribe est toutefois interrompue par d'autres tâches. Quand le Marquis décide d'aggrandir son château, Prion est ordonné d'être le piqueur, c'est-à-dire, le chef du chantier. Obligé de faire démolir quelques-unes des maisons voisines et de déplacer les corps enterrés au cimetière, afin de réaliser les plans du maître, Prion devient la cible de la désaffection, sinon de la haine des villageois, qui déchargent sur le scribe-piqueur leur colère contre le Marquis. Pour se remettre en termes cordiaux avec ces voisins, par ses propres mains Prion entreprend la restoration de la vieille chapelle de Saint-Nazaire-de-Marissargues, non loin du village. L'ostracisme une fois étouffé, Prion se tourne de plus en plus vers la réalisation d'un projet magnifique et beau : l'agrandissement du château. Un autre petit incident est révélateur de la fierté et la satisfication de cet homme à tout faire. Sans prévenir le châtelain, quelques visiteurs aristocratiques s'arrêtent au château et attendent l'acceuil du seigneur. Mais ce dernier est absent, et son cuisinier aussi. La Marquise mobilise Prion pour préparer non pas une simple collation, mais un grand repas. (Le menu des plats nous donne quelques indices précieux sur la gastronomie en province au XVIIIe siècle.) Il s'en tire, dit-il, à la satisfaction de tous ! La découverte du cadavre d'un enfant dans le cours d'eau du moulin, entraîne la recherche immédiate d'une personne qui serait capable de rédiger un procès-verbal. Les justiciers de la seigneurie étant absents, le Marquis fait appel à Prion, qui narre la procédure qu'on appellait la cruantation, où l'accusé était forcé de passer son corps par-dessus celui du défunt, pendant que les témoins étudiaient son visage pour repérer des signes de trouble ou d'angoisse. Cette fois-ci l'accusé est transféré à la cour de justice de Nîmes, qui l'innocente. Quand cette sorte d'anecdote est incorporée au récit, le rôle joué par Prion est fort souvent au centre. Il ne cache pas ce qui ne lui convient pas, mais le portrait s'embellit -- à l'inverse de l'autobiographie confessionnelle à la manière de saint Augustin. Par bonheur, il est possible de prendre la mesure de la présence de Prion dans son écrit, en confrontant l'auteur avec un individu dont la parole est totalement absente. Tout en étant plus près de nous que ne l'est notre Prion, Louis-François Pinagot n'existe que par des allusions dans les archives administratives. La façon dont Alain Corbin imagine son homme éclaire la démarche de l'historien. En dépit du silence de Pinagot lui-même, sa personne devient connaissable, grâce aux recherches sur sa famille, ses voisins, son travail, son pays. L'historien dont l'optique provient des sciences sociales apprend à peu près tout ce qu'il veut savoir . Mais Corbin -- qui note tout ce qu'on ne peut pas connaître sur Pinagot, faute d'écrits analogues à ceux de Prion -- dessine une ontologie qui familiarise et humanise Pinagot: Louis-François Pinagot a probablement songé à laisser une trace ; peut-être l'a-t-il même vivement désiré et s'y est-il activement employé. Il a pu s'agir d'un animal dressé, d'un arbre planté et cultivé avec soin, d'un bâtiment, d'un jardin, d'un outil, d'un savoir-faire, d'un exemple, d'une photo inattendue. Dans le souvenir de ceux qui le connurent, le son de sa voix, une certaine manière de discourir à la veillée, une renommée ou, tout au moins, une réputation ont put lui survivre quelque temps. Tout cela est affaire d'échelle et d'amplitude de l'horizon temporel. Quoi qu'il en soit, il n'en reste rien8. Le lecteur de Prion n'a pas besoin d'un tel complément. Prion est bavard sur lui-même. Mais est-ce qu'il ne fait pas partie de l'espèce humaine qui veut toujours savoir plus sur l'autre ? Confronté par quelque chose qui provoque des pensées sentimentales, Prion n'hésite pas à abandonner la prose. La poésie est toutefois boiteuse, intense et chaleureuse -- cela en dépit des calembours qui sont inacceptables à ceux qui vivent dans une culture d'élite, soit au XVIIIe siècle, soit au XXIe. Le résultat semble sincère. Quand il part en voyage, Prion est heureux de voir ce qui est "à voir" ; son regard est bien stéréotypé. Le plaisir qu'il prend à écrire, l'entraîne à comparer des objets qu'il n'a pas vu de ses propres yeux. Par example, il s'extasie devant la grande horloge de Lyon, et il affirme qu'elle est plus belle que celle de Strasbourg. Autrement dit, Prion se fie à un jugement qu'il aurait lu ou entendu, car il n'a jamais mis le pied dans la ville de Strasbourg ! À la manière des grands fondateurs du genre du récit de voyage, Prion entremêle la description des monuments aux observations sur la nourriture et les lits d'auberge. Ce mélange fait penser au récit de voyage de Montaigne, et de celui de Charles Le Maistre, où ces mêmes éléments se juxtaposent souvent9. Quand Prion narre ses aventures -- par exemple, sa visite à la Grande Chartreuse, où il passe la nuit enfermé dans un lit clos --, sa prose tombe dans le picaresque. Il partage avec son lecteur le plaisir qu'il prend à être à la fois un raconteur et un acteur quelque peu ridicule. C'est le charme de Malvolio, mais à la française. Chose frappante : le Marquis et son scribe se voient quasiment tous les jours, mais ce dernier ne laisse échapper de sa plume aucunes expressions cordiales ni amicales à propos de son maître. Il ironise sur des promesses non tenues de payer ses gages, mais il ne dessine pas, même pas en silhouette, le portrait de son maître. À vrai dire, en ce qui concerne les rapports entre maître et serviteur, Prion est philosophe. Sans émotion il observe la vie quotidienne, cette vie d'esclave que mènent les domestiques. C'est avec une certaine fierté qu'il écrit : Revenons á mes trés-chers trés-fidèles confreres les Domestiques mes inséparables Amys. L'on m'a donné un Memoire de ceux qui ont principalement le bonheur de servir les Grands, dressé par un homme d'esprit vaunagien, conçû en ces termes, que l'Auteur donne ici mot par mot. Il dit que la plus-part des Domestiques s'imaginent que la Grandeur du Maître s'est entieremt. communiquée á eux, et que par consequent ils se persuadent qu'ils sont en droit d'exiger, les mêmes honneurs qu'on rend aux personnes qui les font vivre, si c'est une Servitude que d'avoir un maître, c'en est une presque aussi grande d'avoir des Domestiques. L'extreme ardeur que les Serviteurs ont d'ordinnaire pour la liberté, les precipite bien souvent dans un esclavage au lieu d'une legere et douce Servitude. Il n'y à souvent pas moins d'inconvénient à secoüer le joug qu'a le porter. On n'est pas miserable pour être obligé d'obeïr, mais pour obeir malgré soi. Si les Domestiques avoient dans leur tête un seul grain de bon sens, il devroient sçavoir vivre avec toutes les personnes, comme ils voudroient eux mêmes que leurs Maîtres vêcussent avec eux. Un Seigneur disoit, qu'il ne faloit pas nombrer les Domestiques, mais peser leur valeur. Il est bien difficile disoit-il de voir dans un même Magazin du fer et du Cuivre, de Plomb et de l'Etain, de Lor et du Mercure ; sans qu'ils ne contractent de mauvaises qualitez, où que du moins la couleur n'en soit altérée, et qu'ainsi entr'eux les Domestiques se gâtent. (fols. 69v-70) Transparence autobiographique ; parler au nom des autres, c'est parler de soi-même. Cette pensée sur la servitude s'insère dans un contexte religieux et morale. En revanche, la pensée de Jamerey-Duval devient politique et économique, c'est-à-dire, engagé vers un avenir laïc. Prion reviendra souvent à ce thème de la servitude, et il notera qu'il n'a pas plus d'argent après bien des années de travail qu'il n'en avait au début de sa servitude10. Par son testament (fictif ?) il lègue 400 livres à son maître : c'est sans doute la somme que le Marquis lui doit pour ses gages. Oui, Prion sait que les "vrais trésors sont au ciel", mais malgré tout il exprime la frustration que lui cause cette dégradation, cette servitude. Il rencontre une jeune Ruthénoise, elle aussi domestique, mais chez une "bigote". Obsédée par la recherche d'un confort absolu, sa maîtresse oblige éternellement sa petite domestique à placer les coussins et les oreillers juste comme il faut ; son potage ne doit être ni trop froid ni trop chaud ; et si cette intimité n'était déjà pas supportable pour la pauvre domestique, aux dires de la jeune fille "elle vouloit même que je goûtasse ses lavements". Encore plus intéressant : Prion réfléchit et passe par-dessus les menus détails de la dépendance, pour observer que "les Provençaux détestent la dépendance". Il note ailleurs les hautes exigences des Languedociens en ce qui concerne les honneurs à rendre. Sans doute on l'a obligé à s'incliner et à ôter respectueusement son chapeau quand il ne voulait pas le faire. Mais cette comparaison entre deux peuples vivant dans deux provinces contigues, faite par quelqu'un qui réside non loin de la "frontière" qui les sépare, n'est pas sans comparison à la véritable analyse comparative de Jamerey-Duval, à propos des conditions de la vie politique et économique dans la Lorraine, par rapport à celles du Champagne. Pour Prion -- toujours attentif aux titres et aux rangs, aux offices, et aux devoirs -- le fait d'être copiste n'est pas simplement un emploi, c'est aussi un rang dans la société. Quand on lui demande de faire la cuisine, il se considère "cuisinier en titre". Ou bien ironise-t-il sur les prétentions de rang et de privilèges affichées par les gens qui l'entourent ? Il recensera ceux qui ont travaillé à construire le nouveau château, selon leurs titres. Tout se passe comme si, pour notre scribe, la société n'est autre qu'une infinité de rangs et de titres. Ce point de vue n'est peut-être pas surprenant chez ce fils de notaire qui transcrit des documents anciens. Il est tentant de juxtaposer les observations sociales de Prion et la pensée des juristes, notamment celle de Charles Loyseau11. Mais Prion ironise aussi sur les distinctions entre les supérieurs et les inférieurs, un début d'analyse binaire. Prion reste attaché à un monde d'identités, de devoirs et de rangs -- bref, à un tissu social aristotélicien, tel que le présente D.L. Clouatre12. Ajoutant un proverbe à un anecdote à propos des "accidents" de la vie de tous et de chacun, Prion permet à son regard ironique d'établir une distance entre lui et la communauté des Aubaisiens. Le savoir des autres, ou leur manque de savoir, n'est pas une optique qui l'intéresse beaucoup. La longue liste de livres -- quelques-uns apparemment véritables, mais d'autres clairement fantaisistes -- manque le brio d'un Rabelais mais crée toutefois un effet satirique : Les Maximes de la Sagesse, par le sieur de la Joie Nouveau Dictionnaire, contenant les noms, surnoms, qualités et demeures des misérables du royaume, en 104 volumes, in folio Description des Îles désertes, par M. Solitaire L'Histoire des Cours en latin, des arracheurs de dens en français, des arlequins en provençal, des comédiens en italien, et des musiciens en hébreu Vers la fin du Manuscrit, Prion reconnaît ce qu'il a refusé d'admettre au départ : il est auteur. Encore un titre, une dignité, fort dans son esprit mais mal ou peu compris, et difficile à assumer. Comment être auteur sans avoir une authorité ? Son pouvoir d'observation ne semble plus lui suffire. On sent qu'il n'a plus rien à écrire, qu'il revient en arrière. L'autobiographie se transforme en mémoire. Prion s'arrête en 1744, à l'âge de cinquante-sept ans ; il mourira en 1759. A-t-il poursuivi d'autres projets, son Histoire du Rouergue, par exemple ? Seul un inventaire de tout ce qui reste des trente volumes, notamment les papiers à la Bibliothèque de Nîmes, permettrait une réponse. Très peu d'éditions de textes, publiées en abrégé, provoquent un véritable enthousiasme chez leurs lecteurs. On ne sait pas ce qui a été excisé, et par quel biais les excisions se sont faites. Il en est de même pour les éditions partielles des auteurs. Dans le cas de Prion, il nous est impossible d'établir les rapports entre la Chronologiette, restée inédite, et le Manuscrit présenté ici. Les autres épaves de son œuvre semblent être plutôt des notes de lecture, voire des compilations -- intéressantes, bien sûr, mais intéressantes surtout pour l'historiographie. L'auteur et le copiste ont peut-être cessé de vivre en symbiose chez Prion ; et le devoir de rendre service à son patron a finalement tari sa capacité d'observer les Aubaisiens et de se tailler la dignité d'auteur. Ethnographie et Autobiographie Il n'est pas notre propos d'alourdir ce qui doit être bref et simple par la présentation d'une généalogie historique des "études villageoises" (l'étude d'un seul et unique village) ; mais il n'y a pas de doute que Mon Village sous l'Ancien Régime de Émile Léonard -- qui, rappellons-le, est paru en 1941 -- a marqué un pas vers l'avenir. Considéré, sans doute, trop particulier (l'historien s'adresse à ses enfants et à ses petits-enfants), et sans doute mis à l'écart faute de statistiques et d'autres études sérielles (Emmanuel Le Roy Ladurie ne le cite pas dans Les Paysans de Languedoc), le livre de Léonard a osé ne pas tenir compte des concepts et des catégories sociales qui étaient déjà à la mode parmi les historiens des années 1930 (la thèse de C.E. Labrousse date de 1933). Et Léonard n'a pas non plus mis son village d'Aubais sous le signe d'une nostaligie communautaire de Droite, et ceci en dépit du fait qu'il a profondément aimé ce village et a sympathisé (le mot est de Dilthey) avec les ancêtres de ses voisins. Le sous-titre du livre de Léonard est rarement remarqué : d'après les Mémoires d'un paysan. Mais pourquoi Léonard donne-t-il à Prion la qualité de paysan ? Paysan il n'était certainement pas. Léonard devançait-il les autres historiens qui, vingt ans plus tard, cherchaient les voix authentiques du peuple, du populaire, de la paysannerie ? Ce n'est pas sûr. Il est évident que Léonard n'aurait jamais pu rédiger son livre sans avoir lu un manuscrit de la main de Pierre Prion : la Chronologiette où il peint la vie à Aubais entre 1712 et 1745. Au lieu d'être un assemblage de faits sur les monuments, sur l'exploitation agricole, et sur les rapports entre les Catholiques et les Huguenots -- en somme, au lieu d'être un livre assez banal --, l'ouvrage de Léonard est vivant, coloré, authentique. Le beau texte curieux et ethnographique de Prion qui donne un corps vivant et une âme au livre de Léonard, reste inédit jusqu'ici, en dépit de plusieurs projets d'édition13. Inspiré déjà par son maître, Louis-Joseph Thomas, qui avait lu la Chronologiette en 1908, Léonard n'a fait que d'aller plus loin sur le même chemin, fondant un genre qui se développera à travers toutes les sciences humaines. Bien sûr, d'autres modèles sont arrivés pour former et encadrer le défi qu'est la décision de faire des recherches sur un seul et unique village. Les études des villages dans les pays non-européens ont joué un grand rôle, comme aussi celles de la démographie historique (Crulai) ; mais pour l'histoire tout court, le manuscrit de Prion, et l'emploi que Léonard en a fait, est devenu une référence pour encourager et légitimer, en quelque sorte, le regard ethnographique envers le passé d'un village. Le regard ethnographique s'est fortement développeé, on le sait14, au XVIIIe siècle, mais il n'a pas encore les formalismes qui vont le caractériser après la création et l'affermissement des disciplines dites "des sciences humaines". Pour l'essentiel, l'ethnographie des pré-Lumières s'inspire encore du genre du récit de voyage lui-même, souvent calqué sur les observations d'Hérodote à propos des Égyptiens, et calqué aussi sur le mouvement curieux et la passion pour la collection, avec leurs origines lointaines dans la pensée de Propertius15. Le goût pour les objets antiques -- les monnaies (Jamerey-Duval), les médailles, les sculptures, les épigraphes -- s'étendra lentement mais sûrement, pour inspirer des curieux à collectionner non seulement les inscriptions relévées dans les ruines du monde gréco-romain, mais aussi toute la poésie médiévale (La Curne de Saint-Palaye16). Bien au-delà de ce que "voyait" Lery (son œuvre sur Sancerre est historique, pas ethnographique), Thevet, et Montaigne -- voire les missionaires jésuites, ou Busbeq, ou J. Chardin, ou même L. de Condamine (pour n'évoquer que des Français), les ethnographes des siècles modernes ont pris le monde et tous les peuples pour leur champs d'observation et de réflection. Il n'ont pas échappé aux sirenès de l'exotisme, du merveilleux, et du monstrueux. À vrai dire, beaucoup d'entre eux n'ont même pas fait l'effort. Observer le monde entier en ethnologue, c'est le grand chantier des ethnologues des Lumières -- à l'exception, bien entendu, des habitants des quelques 36.000 villages de la France. L'Académie des Sciences s'excite pour le moindre nouveau fait divers sur la vie des Turcs ou des Amazones, mais à l'exception d'une poignée d'écrivains d'origines bien modestes, personne ne prend la peine d'observer, en ethnologue, la vie quotidienne de ces villageois qui l'entourent. Bien sûr, ici et là dans les récits de voyage on trouve de petites observations curieuses, notamment de la plume des voyageurs étrangers tels Brackenhofer, les Platter, les frères Villiers, Locke17. Ces observations sont presque codées : la beauté ou la laideur des femmes, leurs robes, leurs coiffures. Mais pour avoir un regard réfléchi et même quelque peu scientifique sur un village français qui révèle son âme, il n'y a que les œuvres de Pierre Prion d'Aubais et de Valentin Jamerey-Duval. Y en a-t-il bien d'autres ? Les recherches menées par S. Mouysset et le groupe de chercheurs dont elle fait partie sont encourageantes. Dans l'œuvre de Prion, la vie des Aubaisiens est un véritable thème d'observation et de description qui incarne un début d'analyse. Pour Jamerey-Duval, la vie économique et sociale dans son petit coin de la Champagne et de la Lorraine est l'indicateur d'une profonde transformaton politique dans le Royaume -- une transformation vers le Despotisme. Un passage dans la Chronologiette a attiré l'attention de Léonard : Le 19 [septembre 1750] j'ai entièrement découvert la conspiration et le vol qui me fut fait en 1748 d'une courge par six personnes, auteurs de cette funeste action. Il y avait dans ces coupables deux ecclésiastiques, un laïque, et du sexe féminin, trois demoiselles des plus accréditées, et tous les six citadins d'Aubais. Cette heureuse découverte par les témoins irréprochables m'a épargné un chef de monitoire. Cherchant à comprendre ce passage, Léonard remarque : "Sans doute Prion plaisante-t-il, -- à moins qu'il ne s'agisse d'une mauvaise farce" (p. 167). Dans l'œuvre de Prion il y a bien des passages qui, tout en étant clairement écrits, confrontent le lecteur avec plusieurs interprétations possibles. Le scribe du châtelain vit-il enfermé sur lui-même, persécuté par ses voisins, volé, humilié, ostracisé ? Ses écrits laissent entendre que le climat communautaire à Aubais ne confirme pas l'image en rose épousée par des historiens quelque peu romantiques, à propos des rapports entre des villageois. Il est évident que Léonard a beaucoup aimé Aubais, mais cela ne l'empêche pas de dévouer un chapitre entier de Mon Village aux maraudages, aux contrabandes, à l'ivrognerie, aux charivaris, aux tapages, et aux débats nocturnes -- ces renseignements tirés en grande partie de Prion. Mais pourquoi Prion s'est-il donné la peine de coucher sur papier les désordres ordinaires d'un village ? La réponse à cette question est loin d'être simple. Dans les trente manuscrits qui constituaient les archives personnelles de notre scribe, certains éléments sont calqués sur l'œuvre historiographique de son maître, l'érudit et curieux Marquis d'Aubais. Les deux autres semblent se diviser en deux catégories : les incidents qui concernent Prion lui-même, et tout ce qu'il trouve curieux. Tout en dirigeant son regard tout à fait particulier sur ses voisins, Pierre Prion dessine son personnage par le moyen de sa prose anecdotique et quelque peu chaotique. Une attention particulière aux anecdotes où Prion, comme Ménétra, le vitrier, exprime manifestement sa fierté pour tout ce qu'il a accomplit ou a dit, et il établit la trame autobiographique d'un texte écrit par un homme qui ne connaissait pas les Confessions de saint Augustin. Prion est le curieux ; sa collection d'objets (dans le sens etymologique) est composée non seulement de sa propre vie en forme d'inventaire, mais de tout ce qui lui semble digne de son regard. Du temps de Prion, l'anecdote avait un statut épistémologique bien plus riche et plus respecté que de nos jours. Dans le grand glissement vers la conception de la société fondée sur les mœurs (Saint-Evremond, Shaftesbury, Voltaire18), l'anecdote a facilité la recherche de ce qui se cache sous les apparences. Antoine Varillas a abusé de l'emploi de ce concept, pour proposer et inventer les éléments du caractère d'un individu, dans le cadre des conditions précises de la vie privée19. Il est allé trop loin, est tombé dans l'anachronisme. La critique de Varillas était bien sévère. Prion, en revanche, n'abuse pas l'anecdotique. Il observe et enregistre suffisamment de données pour convaincre ses lecteurs de la véracité de ce qu'il écrit. Tout ethnologue est tiraillé par le fait qu'il faut choisir d'observer soit les grandes cérémonies d'une communauté (les fiançailles, les mariages, les jeux, et ainsi de suite), soit les cérémonies de la vie quotidienne (la cuisine, le vêtement, la maison). Le dernier type d'observation est plus vécu chez Prion ; mais soit par un sens d'équilibre, soit par un respect pour la totalité d'une culture, il sentait sans doute un besoin de se familiariser avec, à titre d'exemple, les pratiques des différentes communautés religieuses -- les grandes cérémonies. Encore une fois, il faut éviter d'alourdir cette présentation par une historique du mouvement curieux. Souvent associé à la collection d'objets -- trop associé à cette préoccupation, selon les historiens -- le mouvement curieux constitue une véritable activité culturelle en profondeur. Son village et ses voisins, tout comme la province où il est né, sont pour Prion un peu comme des objets qu'il prend plaisir à ranger, dans ses mémoires, au milieu des objets trouvé partout au monde. Il prend aussi plaisir à noter sur papier tout ce qui semble révélateur de leurs êtres. Les dates, les heures, les années prennent une importance, mais pas pour ranger les faits par catégorie : Antiquité, Moyen-Âge. N'ayant pas le sentiment du vieux ou du moins vieux, Prion évite l'anachronisme. Non, c'est bien cette volonté de tout savoir et de tout noter à propos de ses objets de recherches -- ou, si l'on veux, de ses objets de collection. Mais avant d'aborder la question de l'activité même d'observer, comme un bon scientifique il cherche à savoir qui il est, et qui ou quoi fait agir les objets qui l'intéresse. Ainsi Prion se croit-il obligé de présenter le bien et le moins bien dans les théories astronomiques et cosmologiques qui sont le sujet d'un vif débat chez une poignée de voisins entichés du savoir. Son regard ironique mais amical laisse prévoir les conclusions : ni la vie du village ni celle de Prion ne semble liée au mouvement des étoiles. Le refrain -- ce que Dieu garde est bien gardé -- devient sa profession de foi. Elle n'est pas fondée sur les sciences naturelles, mais sur son expérience de la vie quotidienne. Très peu d'écrits par des personnes d'origines modestes, vivant au XVIIIe siècle, ont survécu jusqu'à nos jours. Dans sa préface au livre de Madeleine Foisil sur Gouberville, Pierre Chaunu qualifie ce journal -- toujours difficile à caractériser -- comme étant "le niveau zéro de l'écriture"20. Élisabeth Labrousse décrit les 30.000 pages des œuvres de Davant comme étant un "fatras gigantesque"21. Les Mémoires de Valentin Jamerey-Duval, édités par Jean-Marie Goulemot, sont une narration soutenue avec quelques renvois : il s'agit donc d'une œuvre soigneusement construite et calquée sur le genre des mémoires22. Le Journal de ma vie de Ménétra, édité par Daniel Roche, est également un récit avec, comme fil conducteur, la chronologie de la vie d'un artisan vitrier parisien23. L'œuvre de Louis Simon24 est une narration soutenue avec des thèmes fortement articulés. Certains titres sont relevés des almanachs. Simon a "un plan d'ensemble qui suppose un esprit structuré". La diachronie du Manuscrit de Prion établit un ordre dans le désordre des événements qu'il raconte, et cette ordre permet à l'auteur d'engager son lecteur. La voix de Prion est presque toujours présente, à la différence du rédacteur d'un livre de raison. Les risques de mal caractériser ce type d'écrit ne sont pas négligables quand on a recours aux analyses formelles par genre. Avec les Mémoires de Dupont de Nemours25 et les Confessions de Rousseau, la caractérisation, comme autobiographie, devient plus facile. Il en est de même pour le Journal de ma vie de Ménétra. Pour Dupont de Nemours, la présence familiale détermine beaucoup, ou presque tout. Son père ne veut pas qu'il quitte l'horlogerie, mais sa mère a une forte ambition pour son fils. L'autobiographie devient, en grande partie, le triomphe de la mère. La présence du père dans les Confessions de Rousseau n'est pas négligeable, mais il serait faux de proposer un déterminisme familial. L'autobiographie de Rousseau se rapproche donc aux premières pages du Manuscrit de Prion. C'est-à-dire, les deux textes sont axés sur les aventures picaresques et sur la recherche de protecteurs (et, pour Rousseau, de protectrices !). La grand-mère de Ménétra fait son possible pour lui, et il lui est toujours reconnaissant. Elle est néanmoins incapable de modifier le cours de la fortune dans la vie de son petit-fils. Jamerey-Duval quitte sa famille quand elle n'est plus capable de le nourrir. (Devenu adulte, il revient toutefois rendre visite à ses proches.) Chez Prion, l'ordre dans le désordre qui caractérise son œuvre, est affaibli par la diachronie. Cela dit, le Manuscrit se situe plutôt parmi les romans picaresques (à titre d'exemple, l'Histoire comique de Françion de Charles Sorel), que parmi les grands textes autobiographiques du XVIIIe siècle que nous venons d'évoquer, à commencer par celui de Rousseau. Se moquant des genres, Prion cherche à plaire à son lecteur grâce à des jeux de mots, des parodies, et des petits contes révélateurs des faiblesses humaines, notamment à propos des prétentions au "savoir" mezis en avant par les gens de lettres. Les épaves des trente manuscrits produits par Pierre Prion d'Aubais semblent être fortement articulées autour d'un thème ; mais en dépit de ce thème, ces épaves sont très éclectiques. Or, la page de titre du manuscrit présenté ici n'est pas de la main de Prion et date manifestement du XIXe siècle. À l'exception de l'erreur du prénom, le titre -- "Manuscrit de Jean [sic] Prion" -- convient aux débuts du texte, où Prion affirme qu'il "ne s'est jamais cru ni érigé en auteur". Il est impossible de savoir si le titre et les sous-titres -- "voyages, aventures, contes, anecdotes" -- reprennent la page de titre originale du texte. Un autre manuscrit, celui consulté par Léonard, semble avoir pour titre "Chronologiette". Léonard indique toutefois que d'autres titres se rencontrent dans le texte, mais que le thème principal est la vie de Prion lui-même. Prion revient parfois en arrière, il entremêle le passé et le présent, il se répète. À la fin du manuscrit, on sent qu'il veut continuer à écrire, mais qu'il cherche un sujet. Souffre-t-il de la hypergraphie26? Obligé d'écrire depuis le matin jusqu'au soir pour contenter son maître, il affirme passer ses nuits à écrire pour lui-même, donnant ainsi l'impression qu'il a une œuvre à accomplir. Le seul auteur mentionné dans le Manuscrit que Prion avoue avoir lu est Nostradamus, dont les quatrains prophétiques ont fasciné bien de lecteurs à l'époque moderne. Prion semble avoir été en quête d'une identité personnelle plus transcendante. Certitude de son salut ? Insistons à nouveau sur le fait que cette œuvre, qui semble autobiographique, n'est pas inspirée du grand modèle augustinien. Prion ne se confesse pas devant le lecteur, comme si ce dernier est Dieu, ou un prêtre. Par son oralité et par l'absence d'allusions aux grandes œuvres littéraires (dans le sens le plus large), le Manuscrit de Prion ressemble beaucoup plus aux écrits de Cellini et de Cardano, ces grands raconteurs italiens, qu'aux mémoires rédigées par ceux qui avaient une connaissance approfondie des Humanités, tels Montaigne, Retz, La Rochefoucauld. L'égomanie si caractéristique de l'œuvre de Cellini, et de celle de Ménétra, est moins présente chez Prion, grâce à sa recherche de soi à travers les sciences et par le biais de ses rapports avec les voisins. Il se retient, quelque peu complexé. Le lecteur sent que Prion aimerait se peindre comme étant plus efficace, plus fin observateur qu'il ne l'est. Croyant que seul les humbles (peut-être) entreront au Paradis, Prion ne se permet pas de prétendre maîtriser toute situation difficile. En dépit de son ironie, son sens de la communauté des Aubaisiens -- en leur hiérarchie -- nivèle tout vers le bas, y compris Prion lui-même. On a déjà évoqué le spectre de la hypergraphie. Tous et chacun ont beau se présenter comme des êtres normaux, sans manie, mais nous, les historiographes d'un autre temps et d'une autre trempe, nous nous reconnaissons dans le comportement quotidien et nocture de Prion. Rien ne l'obligeait à écrire ou la Chronologiette ou le Manuscrit, ni les vingt-huit autres volumes réputés d'être sortis de sa plume. Et le protecteur, le gentilhomme érudit et curieux qui ne faisait que de rédiger des notes et des chronologies, et de rassembler des "pièces fugitives", on peut quasiment prétendre qu'il était moins auteur que son scribe. C'était par l'écrit que Prion réglait les comptes, inconsciemment peut-être, mais effectivement. Peu importe si le scribe était hypergraphe, ou ne l'était point. Il a senti le besoin d'écrire, de parler de lui-même, des autres domestiques, de la vie quotidienne d'un village, des voyages. À nous de le laisser s'écrire, s'inventer, s'épanouir devant nos yeux. On a du mal à cerner exactement ce que le
Marquis a écrit, avec l'autorité d'un auteur27. En effet, c'est le
cas pour beaucoup de gentilhommes érudits des siècles modernes, qui se sont
concentrés sur des éditions de textes, des compilations, des dictionnaires.
Après tout, qu'est-ce qu'on a de la plume du grand Peiresc, à part ses lettres ?
Il ne faut pas nier leur intérêt en tant qu'œuvre littéraire dans son sens le
plus large, mais .... Les grands érudits ont publié les premières éditions
imprimées des chroniques, de la poésie des troubadours, et ainsi de suite. Les
moins grands ont publié des pièces fugitives. Prion a fait autrement. En
écrivant à propos de lui-même, il a répertorié les autres et son village ; et en
ce faisant il nous permet de faire sa connaissance. Notes 1. L.-J. Thomas, "Les Mémoires de Prion d'Aubais", Reveu du Midi (1908), p. 491-516 ; E.G. Léonard, Mon Village sous Louis XV (Paris, 1941), 2e édition, 1984) ; J.-L. Rigal, "L'autobiographie de Pierre Prion, formes de la représentation de soi-même", Festgabe für Fritz Neubert (Berlin : Duncker et Humblot, s.d.) ; Ph. Le Jeune, L'Autobiographie en France (Paris, 1971) ; Ph. Le Jeune, Le Pacte autobiographique (Paris, 1975) ; O. Ranum, Pierre Prion, Scribe : Mémoire d'un écrivain de campagne au XVIIIe siècle, collection Archives, no. 97 (Paris : Gallimard-Juillard, 1985). Quelques passages sont empruntés de mon article, "Autobiography from below : Pierre Prion of Aubais", Proceedings, Western Society for French History, 13 (1986), p. 99-106. 2. La page de titre n'est pas de la main de Prion. Le prénom est inexact, et le papier est d'une fabrication plus tardive. Le titre Manuscrit pourrait toutefois être révélateur de l'attitude incertaine et humble (ou prétendue humble) de Prion. 3. P. Falgairolle, Le Marquis d'Aubais (Clermont-L'Hérault, 1887), p. 32 ; S. Kinsner, The Condemnation of Jacques-Auguste de Thou's History of His Own Time (Genève, 1967). 4. Sur la curiosité comme une importante impulsion culturelle, à commencer par son statut théologique, G. Defaux, Le Curieux, le Glorieux et la Sagesse du monde dans la première moitié du XVIe siècle (Lexington, 1982) ; L.A. Olivier, "Curieux, Amateurs, et Connoisseurs, Laymen and the Fine Arts in the Ancien Régime" (Thèse de Ph.D., The Johns Hopkins University, 1976), chap. 1 ; A. Schnapper, Curieux du Grand Siècle, Collections et collectionneurs dans la France du XVIIe siècle (Paris, 1994) ; K. Pomian, "Entre le visible et l'invisible : la collection", Libre, 3 (1978), p. 3-56. 5. Histoire de Languedoc (Paris, 1730-45), 5 tomes. 6. La Crise de la conscience européenne (Paris, 1935). 7. Pour les spécificités languedociennes, l'indispensable Y. Castan, Honnêteté et relations sociales en Languedoc, 1715-1780 (Paris, 1974), passim. Notez la référence à Husserl sur la question du langage émotif, p. 28. 8. Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot (Paris, 1998) p. 9. 9. Citons quelques classiques : G. Atkinson, La Littérature Géographie française de la Renaissance (Paris, 1936) ; B. Penrose, Travel and Discovery in the Renaissance (Cambridge, Mass., 1967) ; F. Hartog, Le Miroir d'Hérodote. Essai sur la représentation de l'autre (Paris, 1980) ; J. de Lery, Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil, éd. F. Lestringant (Paris : Livre de Poche, 1994) ; C. Le Maistre, Voyage en Allemagne, Hongrie et Italie, éd. P. et O. Ranum (Paris, 2003) ; N. Doiron, L'Art de voyager, Le déplacement l'époque classique (Paris, 1995). Pour les débuts de l'ethnographie comparée, M.-C. Pioffet, "Marc Lescarbot et la littérature géographique de la Renaissance", XVIIe Siècle, 222 (2004), p. 91-103. Pour le voyage savant, P. Dibon et F. Waquet, Johannes Fredericus Gronovius, pélerin de la République des Lettres, recherches sur le voyage savant au XVIIe siècle (Genève, 1989). 10. Castan, passim ; C. Fairchilds, Domestic Enemies, Servants and their Masters in Old Régime France (Baltimore, 1984), p. 100-63. Corbin note, à propos de Pinagot : "Nous n'avons pas rencontré, au cours de notre enquête, d'individus réduits, du fait de leur dette, à un véritable état de servitude ...", p. 158. 11. Cinq livres du droit des offices (Paris, 1613) ; Traité des ordres et simples dignitez (Paris, 1613) ; O. Ranum, "Valentin Jamerey-Duval's Mémoires as Radical Political and Economic Thought", à paraître. 12. "The Concept of Class in French Culture prior to the Revolution", Journal of the History of Ideas (1984), p. 219-44. 13. Supra, note 1. 14. Sa préhistoire est admirablement résumée par M.T. Hodgen, Early Anthropology in the Sixteenth and Seventeenth Century (Philadelphia, 1964). 15. T.D.C. Kaufmann, The Mastery of Nature (Princeton, 1993). 16. L. Gossman, Medievalism and the Ideologies of the Enlightenment (Baltimore, 1968). 17. Voyages en France, 1643-44, éd. H. Lehr (Paris, 1925) ; E. Le Roy-Ladurie, Le Siècle des Platter, 1499-1628 (Paris, 1995) et Le Voyage de Thomas Platter (Paris, 2000), riche et indispensable, notamment sur le Languedoc ; Journal d'un voyage à Paris en 1657-1658, éd. A.-P. Faugère (Paris, 1862) ; Locke's travels in France, 1675-1679, éd. J. Lough (Cambridge, U.K., 1953). Ce dernier visite le Languedoc et observe, en ethnographe "politique", les États de cette province. 18. D. Gordon, Citizens without Sovereignty; Equality and Sociability in French Thought, 1670-1789 (Prineton, 1994). 19. S. Uomini, Cultures historiques dans la France du XVIIe siècle (Paris, 1998), p. 403-445. 20. Le Sire de Gouberville (Paris, 1981), p. 10. 21. "François Davant : l'autobiographie d'un autodidacte," XVIIe siècle, 113 (1976), p. 78-93. 22. Supra, note 16. 23. Ménétra, Journal de ma vie (Paris, 1982). 24. Trad. et éd. par E.F. Génovese (Wilmington, 1984). 25. Louis Simon, Villageois de l'ancienne France, éd. A. Fillon (Rennes,1996), p. 213. En dépit de son intérêt évident, le regard de Christophle Sauvageon envers les communautés rurales semble distant (le mot est de Mannheim) et quelque peu condescendante, G. Bouchard, Le Village immobile : Sennely-en-Sologne au XVIIIe siècle (Paris, 1972). 26. A.W. Flaherty, The Midnight Disease : The Drive to Write, Writer's Block, and the Creative Brain (Boston, 2004), passim. À supposer que les trente manuscrits de Prion soient de la même épaisseur et des mêmes dimensions que son Manuscrit, sa Chronologiette et le tome 3 de sa Histoire du Rouergue, le nombre de pages écrites met Prion parmi les grands producteurs de pages écrites : Davant, 30.000 pages manuscrites ; Varillas, 20.000 pages imprimées (Uomini, p. 390). Pierre Chaunu prend plaisir à noter qu'il a, lui-même, publié 12.377 pages, sans compter ses 130 articles et ses œuvres collaboratives, Histoire Science Sociale (Paris, 1974), la page qui suit la page de titre. 27. L'analyse indispensable du statut de l'auteur reste A. Viala, La Naissance de l'écrivain (Paris, 1985) ; G.S. Brown, A Field of Honor; Writers, Court Culture, and Public Theater from Racine to the Revolution (New York, 2002). Voir l'analyse du sort de l'ancien horloger, Caron de Beaumarchais, comme auteur honnête devant la justice et le public. |