Other years:

The Fronde Newsletters for 1651:

July 1651
/436/
De Paris le 7 julliet 1651
Le 29 du passé la Reyne feut à l'hostel de
Vendosme pour visitter M. de Beaufort, mais elle ne le vit pas à cause que sa
maladie, qui estoit une fievre pourpreuse, se pouvoit communiquer. M. le duc
d'Orleans y a esté 3 ou 4 fois, et M. le Prince tous les jours. Sa fievre l'a
quitté despuis 3 jours.
Le 30 M. le prince de Conty se trouva en
soutane au Parlement pour entendre le playdoyé qui y feut commencé du proces de
la reyne de Poulougne et de la Princesse palatine contre le duc de Mantoue; et
l'apresdisnée il presida en une assemblée de prelatz qui se fit aux Augustins
pour desliberer sur quelques differentz qu'il y a au pays du Maine touchant
l'eslection de ceux qui doivent assister aux Estatz Generaux, ausquelz on croit
que le cardinal de Lyon et l'archevesque de Reins luy disputeront la presidence.
Il traitta, le 22 du courant, 22 evesques à disner.
Le mesme jour, à xi heures du soir, Mme
d'Aigullion ayant esté avertie que le duc de Richelieu avoit fait embaler ses
meubles pour partir le lendemain de grand matin ches ce duc, et luy commander de
la venir trouver, et en case de refus de l'arrester. Ce lieutenant s'acquittant
de sa commission et voyant que ce duc refusoit d'aller veoir la Reyne, l'arresta
dans sa maison et le conduisit au Palais Royal, où la Reyne ne le voulu pas
veoir et resoulut, à cause de cette desobeissance, de le faire conduire
prisonnier au Bois de Vincennes; mais M. de Vigean, son beaupere, ayant esté
prier M. le duc d'Orleans et M. le Prince d'empescher cette disgrace, quoy que
le premier feut de l'advis de la Reyne, neamoings celuy cy ayant fait des
grandes instances pour detourner cette resolution, le duc de Richelieu feut
relasché sur la caution et parolle que le comte de Miossens donna pour luy qu'il
ne partiroit point de Paris sans le consentement et congé de Sa M. Cepandant il
feut ordonné que l'exempt que le Roy avoit envoyé à Richelieu il y a 4 ou 5 mois,
y feroit sa commission et que les gens de ce duc en sortiroint. Mme d'Aigullion
va faire vendre ce duché et les autres biens qui peuvent apartenir à ce duc, à
cause des debtes qu'elle a payé pour luy, lesquelz elle fait monter à 2 millions
900 mille livres, de sorte qu'il ne peut eviter sa ruyne. Il a perdu despuis peu
80 mille livres au jeu, et c'est ce qui l'avoit fait resoudre de retourner en
son duché.
Le mesme jour 30 M. Bitaud feut, de la part des
Enquetes, à la Grande Chambre pour demander l'assemblée afin de desliberer sur
les bruitz qui courent du retour du cardinal Mazarin, et sur les plaintes que
font les rentiers de la Ville de ce que le Surintendant des Finances a fait une
remise de 550 mille livres sur la ferme des entrées de Paris, qui avoint esté
augmentées de pareille somme par le bail que M. de Chasteauneuf en fit peu de
jours avant sa derniere disgrace; à quoy ilz pretendent avoir interest, à cause
que leurs rentes sont en partie assignées sur les entrées, et que d'allieurs
c'est une contravention à la declaration d'octobre 1648; à quoy le Premier
President respondit que pour le premier point, c'estoit une terreur panique dont
il n'estoit plus à propos de parler, puisque la Reyne luy avoit donné des
asseurances du contraire, et que pour le second, il falloit justiffier que la
remise de 550 mille livres eut esté faitte aux fermiers des entrées; neamoings
ne pouvant refuser l'assemblée, il la remit au lendemain.
/436v/
Le premier du courant le Parlement estant assemblé et le bruit du retour du
cardinal Mazarin ayant esté mis sur le tapis, le Premier President proposa
d'envoyer prier M. le duc d'Orleans et M. le Prince d'assister à la
desliberation qui se devoit faire là dessus, sur quoy on opina, et il y eut 40
voix de son avis; mais les autres, voyans que c'estoit un moyen pour faire
remettre l'assemblée au 3 et que cepandant on pourroit trouver moyen d'esluder
la desliberation, vouleurent passer outre et desliberer sur le champ; de sorte
qu'apres qu'on eut fort exageré contre ceux qui ont commerce avec le cardinal
Mazarin, dont on en nomma 5 ou 6, les voix estant collegiés, il feut ordonné que
les arrestz donné contre le cardinal Mazarin seroint executtés et que iteratives
deffenses seroint faittes à luy, ses parans, et domestiques de revenir en France
ny dans aucune terre de l'obeissance du Roy; qui [qu'il] seroit informé contre
ceux qui ont commerce avec luy, et monitoires publiés derechef sur ce subject;
et enjoint à M. de Broussel d'achever et clorre les informations qu'il a faittes
contre ce cardinal.
Le mesme jour on fit partir d'icy cent casaques
qui avoint esté faittes en cette ville pour cent gardes du cardinal Mazarin.
Elles estoint d'escarlatte brodées devant et derriere et sur les manches, où
l'on voyoit ses armes et son chiffre.
Il n'y a aucune nouvelle que le duc de Mercoeur
aye pris le chemin de Bretagne. Quelques avis de Senlis portent qu'on l'y a veu
passer; et comme l'on a remarqué qu'au Palais Royal on s'est fort peu mis en
peyne de son evasion, tout le monde croit, et on le dit mesmes dans l'hostel de
Vendosme, qu'il est allé en Allemagne veoir le cardinal Mazarin et la Manciny,
sa maitresse; neamoings la Reyne a envoyé à Rennes un exempt des gardes du corps
pour y arrester le comte de Rieux.
Les lettres de Tholouse portent, du 29 du
passé, que 60 gentilhommes de la province qui avoint procuration de plusieurs
autres, ont tenu une assemblée dans les Augustins, où ilz avoint resolus de
s'offrir au Parlement; et ensuitte avoit donné arrest portant deffenses
d'attenter sur la personne du baron de Montesquiou, contre lequel il y avoit
decret de prise de corps par arrest du Conseil pour avoir esté l'autheur de la
lettre circulaire qui avoit esté envoyé dans la province pour la convocation de
cette assemblée de noblesse. Il s'y est fait une autre assemblée du second ordre
du clergé, lequel pretend d'avoir droict d'assister à l'assemblée des Estatz de
la province aussy bien que les evesques, qui seulz y assistent pour tout le
clergé; et ce second ordre ce [se] met sur ce subject dans le party du Parlement.
L'Hostel de Ville ayant offert au Parlement de faire les frais de la chambre
ardante, laquelle n'estoit encor partie, devoit pour cest effect consigner le
lendemain 12 mille escus entre les mains du greffier du Parlement, qui a
decretté prise de corps contre M. de Breteuil, intendant de justice.
M. de Charlevois, lieutenant de Brissac,
s'estant tousjours deffié, depuis la mort de Erlach, qu'on luy vouloit oster
cette lieutenance, a eu grand soing de conserver le credit qui [qu'il] s'estoit
acquis sur les espritz de touttes la garnison. Pour cest effect il n'a jamais
voulu souffrir que M. de Tilladet, qui a eu ce gouvernement, se soit rendu
maistre de la place ny qu'il y aye fait entrer que 120 hommes, le reste de la
garnison ayant tousjours empesché qu'il n'y entra davantage, de peur d'estre
apres chassé. L'on asseure que despuis 2 mois la mareschalle de Guebriant ayant
escrit sur ce subject à Charlevoix, qui estoit creature du feu Mareschal son
mary, l'a fait resoudre à chasser M. de Tilladet de la place; et à cette
/437/
fin ayant assemblé tous les officiers de la garnison, il leur a fait entendre
que le gouverneur se vouloit rendre le maistre absolu et les chasser pour y
pouvoir donner retraitte au cardinal Mazarin, avec lequel il avoit grande
intelligence et en recevoit des nouvelles tous les jours. Sur cela toutte la
garnison a fait sortir de la place M. de Tilladet, avec tous les siens; et cette
nouvelle estant arrivée icy la semaine passée, M. le marquis de Vardes, nepeveu
du mareschal de Guebriant, lequel despuis deux mois s'estoit entierement attaché
aux interestz de la Reyne et avoit quitté ceux de S.A.R., partit d'icy en poste
pour aller tascher de s'emparer de ce gouvernement par l'entremise de ce
Charlevois; et d'autres costé plusieurs asseurent avec fondement que M. de
Mercoeur y est allé de la part de la Reyne pour le mesme effect.
L'apresdisnée du premier du courant, M. le duc
d'Orleans, Madame, et M. le Prince feurent ensemble au Palais Royal et y
presenterent au Roy et à la Reyne le contrat de mariage de M. le duc d'Anguien
avec Mlle de Valois, lequel feut signé par Leurs M. et par les secretaires
d'Estat.
Le 3 MM. des Enquestes demanderent l'assemblée
pour desliberer sur la remise faitte aux fermiers des entrées par le
surintendant des finances, mais le Premier President l'eluda en la promettant
pour aujourd'huy.
Il y eut grande disputte la semaine passée
entre M. le Chancellier et le Surintendant des Finances dans le Conseil, sur le
suject du decry des reaux, que celluy cy pressoit extremement à cause d'ung
party qu'il avoit fait sur ce suject avec le sieur Verrin, intendant de la
fabrique des monnoyes; et le premier soubtenoit qu'il falloit differer à cause
des inconvenientz qui en pourroint arriver; où M. le Chancellier s'eschauffa si
fort contre l'autre, qu'il le maltraitta fort de parolle, luy ayant fait des
grandes reproches de son avarice.
La nuict du 5 au 6 quelques cent soldatz du
regiment des gardes s'estant assemblés en armes dans le faubourg St Germain,
proche l'hospital des Petites Maisons, pour faire entrer quelques muitz de vin
sans payer le droit d'entrée, du moings estoit-ce le pretexte, M. le Prince en
feut averty, et l'on l'asseura par 4 avis differentz que cette soldatesque avoit
esté commandée pour favoriser un desseing qui avoit esté pris de l'arrester ou
d'attenter sur sa personne. Aussytost il envoya prier le mareschal de Granmont
de luy dire, en amis, s'il y avoit quelque desseing de l'arrester, et pourquoy
on avoit commandé aux gardes de s'assembler de nuit; à quoy ce mareschal
respondit qu'il n'en sçavoit rien et qu'il n'avoit ouy parler d'aucunes choses.
Cepandant M. le Prince ayant sceu, par diverses personnes qu'il avoit envoyé,
que ces soldatz commenceoint à filler, partit à deux heures apres minuict avec
M. le prince de Conty et Mme de Longueville, et s'en alla en sa maison de St
Maur, deux lieues d'icy, d'où il feut aussytost suivy par M. le president
Perraut à 5 heures du matin. Le duc de la Rochefoucaut feut au palais d'Orleans,
et ayant fait eveiller S.A.R., luy dit que M. le Prince l'envoyoit pour luy
faire le recit du suject par lequel il avoit esté obligé de partir sans autre
loisir de prendre congé d'elle et pour la supplier de l'honnorer de sa
protection; /437v/
à quoy elle respondit qu'elle n'avoit point sceu qu'il y eut aucung desseing
contre M. le Prince, ny qu'on deut donner aucung ordre au regiment des gardes;
qu'elle empeschera tousjours autant qu'elle pourroit qu'on ne luy fit aucung
tort; et qu'elle s'en alloit au Palais Royal pour sçavoir ce que c'estoit et y
apporter le remedde qui ce [se] pourroit. S.A.R. estant au Palais Royal devant 4
heures du matin, trouva la Reyne asses allarmée de cette sortie et luy dit que
M. le Prince ayant receu tant d'advis et trouvé que les soldatz des gardes
estoint assemblés et marchoint en ordre, il sembloit qu'il y eut subject de
soubçon; à quoy la Reyne ayant reparty qu'elle n'avoit pas eu la moindre pensée
de faire aucung mal à M. le Prince, il pouvoit s'estre fait donner ces advis là
pour avoir un pretexte de sortir et de ne revenir point qu'on ne luy donnat
auparavant le gouvernement de Provence pour son frere, ou quelques autres biens.
S.A.R. luy dit que si M. le Prince demandoit du bien, elle se declareroit
presentement contre luy et s'opposoit à ses demandes, mais aussy que s'il y
avoit quelque desseing contre luy, elle seroit obligée de s'opposer à
l'execution, et que si ce n'estoit q'ung soubçon, elle pourroit trouver aysement
moyen de le guerir; sur quoy Sa M., pour tesmoigner qu'elle n'avoit point de
desseing contre luy, remit entre les mains de S.A.R. tous les differentz qu'elle
pouvoit avoir avec M. le Prince; et peu apres l'on envoya M. de Chavigny à St
Maur pour le prier de revenir, apres luy avoir rendu comte de ce qui c'estoit [s'estoit]
passé dans la conference que M. le duc d'Orleans avoit eu sur ce subject avec la
Reyne. Cepandant M. le Prince receut, tant que la journée dura, des visittes
sans nombre des personnes qui luy offroint leurs services. M. de Chavigny
n'ayant peu luy persuader de revenir, on luy envoya le soir le mareschal de
Granmont, lequel estant arrivé et voulant parler en secret à M. le Prince, l'on
remarqua que Son A. luy dit de parler tout haut et qu'il n'y avoit dans la
compagnie personne de suspect. Il dit à peu pres la mesme chose que M. de
Chavigny avoit dit, sans pouvoir y avancer plus que luy, sinon que M. le prince
de Conty s'en revient fort tard. Ce matin le Parlement estant assemblé, et M. le
duc d'Orleans s'y estant trouvé avec M. le prince de Conty, MM. de Joyeuse, le
Coadjuteur, le mareschal de l'Hospital, S.A.R. y a d'abord proposé que pour
donner quelque satisfaction aux officiers de guerre, il estoit à propos
d'explicquer l'arrest qui avoit esté donné contre eux; sur quoy MM. les Gens du
roy ayant conclut qu'on executteroit conformement aux ordonnances, c'est à dire
que les officiers absens ny leur posterité ne seroint point compris, tout le
monde en est demeuré d'accord sans opiner. Ensuitte M. le Premier President
ayant donné advis à la Compagnie que MM. des Requestes estant venus se plaindre
à luy de ce que l'on n'avoit point nommé des commissaires d'entre eux pour aller
informer dans les provinces des desordres des soldatz, bien qu'ilz y eussent
droit comme estant membres du Parlement aussy bien que MM. des Enquestes, il y a
eu grand bruit entre celuy cy et les autres; mais enfin, apres
/438/
qu'on a eu bien contesté sur ce different, le Premier President voulant donner
l'assemblée de demain pour le terminer, M. le prince de Conty a prit la parolle
et dit qu'il croyoit que la Compagnie seroit bien ayse de sçavoir les raisons
qui avoint obligé M. le Prince de sortir de Paris; et ensuitte ayant desduit ce
que vous aves veu cy dessus des advis qu'on luy avoit donné et adjousté
seulement le voyage de M. de Mercoeur vers les cardinal Mazarin, l'affaire de
Sedan et de Brissac, les intrigues de ce cardinal à la Cour, où il a touttes ses
creatures, il a conclut que M. le Prince ne s'estoit pas trouvé icy en seurté et
qu'il ne pouvoit pas demeurer pendant que MM. de Servien, Le Tellier, et de
Lyonne y seroint; apres quoy S.A.R. ayant dit que la Reyne luy avoit tesmoigné
qu'elle n'avoit pensé en aucune façon à le faire arrester et qu'elle luy avoit
donné toutte sorte d'asseurance pour son retour, M. le president Le Coigneux a
insisté que M. le Prince devoit s'en revenir sur la parolle de la Reyne et de
S.A.R., laquelle ne voudroit point sans doubte autres asseurance que celle là.
M. de Conty a repris la parolle et dit que M. le Prince avoit envoyé un
gentilhomme, qui est M. de Ste Marie, avec une lettre adressante à la Compagnie,
de laquelle M. de Champré ayant fait lecture, la substance estoit apres quelques
complimentz semblables à ce que M. le prince de Conty avoit desja dit, sinon
qu'il adjoustoit que ses ennemis avoint fait courir quantité de faux bruitz de
luy à la Cour et dedans Paris; qu'il ne demandoit rien à Leurs M.; que despuis
quelques temps l'on ne resoluoit rien au Conseil auparavant qu'on en eu l'advis
du cardinal Mazarinl et qu'on le vouloit arrester pour n'avoir pas voulu
consentir à son retour; ce qu'ayant estendu fort au long, il conclut qu'il ne
peut s'en revenir à Paris qu'on n'aye entierement fait perdre touttes esperances
de retour au cardinal Mazarin et esloigné du Conseil pour ce suject ses
creatures, qui sollicittoint son retour. Apres la lecture de cette lettre le
Premier President a dit qu'au matin il avoit receu une lettre de la Reyne, par
laquelle Sa M. luy mandoit qu'elle avoit apris que M. le Prince avoit escript à
la Compagnie, et qu'elle desiroit qu'on ne deslibera point là dessus sans
conferer auparavant avec elle; qu'on ne luy pouvoit pas luy refuser cette
deference; et qu'il estoit d'advis de luy envoyer MM. les Gens du roy pour
sçavoir si elle auroit agreable que la Compagnie l'alla trouver pour sçavoir sa
volonté là dessus; à quoy quelq'ungs ont voulu resister, demandant qu'on
desliberat presentement, mais la pluspart ont suivy l'advis du Premier President
et l'assemblée a esté remise à demain. A la sortie on a crié, "Point de Mazarin!"
On envoya, la semaine passée, au presidial
d'Amiens une lettre de cachet portante injonction de mettre les 5 officiers de
guerre, qui y sont prisonniers, entre les mains de M. de Bourdeaux, intendant de
justice de l'armée; à quoy ce presidial n'a pas obei parce que quelques
conseillers du Parlement de Paris luy ont escrit de n'y s'y arrester pas et de
passer outre au jugement de leurs proces. On blasme fort M. le mareschal
d'Aumont /438v/
d'avoir souffert que les officiers de l'armée ayent envoyée icy des deputtés
pour demander la revocation des arrestz donnés contre eux.
Nostre armée estant partie le 29 du passée de
Hennin [Hénin], deux lieues d'Arras, marche dans le pays ennemis et feurent
camper ès environs de Lens, d'où elle descampa le lendemain et alla se poster a
Etir [Estaires], où elle est encores, ce qui oblige les ennemis à jetter du
monde dedans Aire, St Omer, St Venant, et Armantieres. L'Archiduc arriva le
premier du courant à Lille; son armée se ramassoit aux environs.
/440/
Le 14 julliet 1651
La semaine passée l'amabassadeur de Venise
receut une lettre de Don Gabriel de Tolede par laquelle il le prioit, luy et M.
le Nonce, de luy obtenir un passeport pour revenir à Paris faire des nouvelles
propositions de paix. Ces messieurs ayant demandé un passeport, l'affaire feut
mise en desliberation au Conseil, où il feut resolu de le luy refuser à cause
qu'on avoit sceu que la derniere fois qui [qu'il] passa icy venant d'Espagne, il
apporta des remises pour 200 mille escus destinées pour donner des pensions en
France afin d'y faire continuer des brouillieries et par ce moyen descouvrir le
secret du Conseil, qui [qu'il] pourroit encor descouvrir si on luy permettoit de
revenir; ainsy l'on pria ces messieurs les mediateurs de luy offrir de s'aller
aboucher avec luy ou d'autres sur la frontiere, pour recevoir les propositions
qu'il auroit à faire et convenir du lieu du traitté si les Espagnolz ont envie
de le faire.
Le marquis de Baden, prince de l'Empire, a fait
demander en mariage la fille du prince Thomas. M. le Nonce en a fait la
proposition la semaine passée à Mme la princesse de Carignan, qui respondit
qu'elle en escriroit au Prince son mary et tesmoigna que cette affaire pourroit
facilement reussir.
L'abbé de Sillery s'est fait maistre de chambre
de M. le prince de Conty, et l'on dit que ce sera luy qui ira à Rome sollicitter
le chapeau de cardinal pour ce prince.
Le 8 du courant, à 3 heures du matin, le
mareschal de Granmont partit d'icy pour aller en son gouvernement de Bearn par
ordre de la Reyne, qui a envoyé ou donné des semblables à tous les autres
gouverneurs.
Le mesme jour M. le duc d'Orleans estant arrivé
en l'assemblée du Parlement avec M. le prince de Conty, MM. de Joyeuse, le
Coadjuteur, le mareschal de l'Hospital, et autres, MM. les Gens du roy dirent
que la Reyne leur avoit donné sa response par escrit, laquelle ilz presenterent
à la Compagnie; mais parce qu'elle n'estoit pas signée, ilz respondirent qu'ilz
avoint fort incisté pour la faire signer, mais que la Reyne leur avoit tousjour
respondu qu'elle n'avoit là aucung secretaire d'Estat. M. le prince de Conty
ayant dit derechef que M. le Prince ne pouvoit trouver aucune seurté à revenir
tandis que MM. Servien, Lyonne, et Le Tellier, et autres seroint aupres du Roy,
le Premier President releva fort ce mot "et autres," ayant dit que soubz ce mot
qu'on pouvoit entendre tous ceux qu'on voudroit, qu'il n'y auroit plus de seurté
pour personne, et qu'il falloit nommer tous les suspectz. Ensuitte le Premier
President proposa à la Compagnie de prier M. le duc d'Orleans de s'entremettre
pour faire cest accommodement et de donner sa parolle à M. le Prince, que ce
seroit une asses grande seurté pour luy, et qu'il falloit considerer que si l'on
portoit l'affaire plus loing, cela pourroit faire naistre quelque guerre civile.
Sur ce mot de "guerre civile," M. de Conty l'interrompit et luy dit que M. le
Prince avoit donné asses de preuve de l'affection qu'il avoit tousjours eu pour
le service du Roy et de l'Estat, pour ne pas croire qu'il voulut estre cause
d'une guerre civile; à quoy le Premier President ayant reparty qu'il faisoit sa
charge, qu'il tenoit la place du Roy, et qu'il n'y avoit que Sa M. qui eut droit
de l'interrompre, tout le Parlement dit hautement qu'il
/440v/
avoit raison; à quoy le prince de Conty ayant replicqué qu'il n'avoit pas
interrompu le Premier President pour offenser la Compagnie, qu'il sçavoit bien
l'obligation qu'il luy avoit, mais qu'il ne croyoit pas fallir en le voulant
detromper de l'impression qu'elle pouvoit prendre du discours du Premier
President, dans lequel ce mot de "guerre civile" offensoit les oreilles, et avec
grand subject; et enfin s'estant fort bien deffendu là dessus, le Premier
President, pour faire veoir qu'il avoit eu raison de parler de la sorte, dit que
touttes les guerres civiles qu'on avoit veu en France avoint commencé par des
lettres des princes envoyées aux parlementz; et apres un long murmure
l'assemblée feut remise au x et arresté que S.A.R. seroit suppliée d'employer
ces 2 jours icy à procurer le retour de M. le Prince.
Le mesme jour, au matin, M. de duc d'Amville et
M. Goulas allerent ensemble à St Maur, le premier de la part du Roy et de la
Reyne pour luy porter la parolle de Leurs M., et le second de la part de M. le
duc d'Orleans pour luy porter celle de S.A.R. qu'il seroit en toutte seurté à la
Cour et pour le prier d'y revenir. Ces messieurs y estant arrivés et ayant voulu
luy parler en particulier, il les obligea de parler tout haut afin que ceux qui
luy avoit offert service n'en prissent aucung ombrage. Il leur respondit que
quelques parolles qu'ilz luy peussent apporter, elle ne le pouvoit mettre à
couvert des mauvais desseings de ses ennemis, et tandis que ceux cy seroint à la
Cour, il n'y pouvoit trouver aucune seurté. Tout ce jour là, et le lendemain, il
receut grand nombre de visittes, mais despuis il en a eu moings.
Le Conseil ayant ordonné, la semaine passée,
que les Estatz Generaux se tiendroint à Tours, le prince de Guemené, le comte de
Bethune, et marquis de Sourdis, et MM. de Fiesque, et d'Ouailly et d'autres
principaux moteurs de l'assemblée de la noblesse qui ce [se] tient icy il y a 4
mois, feurent le 9 au palais d'Orleans pour sollicitter S.A.R. de faire tenir
les Estatz dans Paris, afin que les suffrages soint plus libres que dans Tours,
où la Cour seroit plus maistresse qu'icy. Ces messieurs continuent despuis, tous
les jours, leur sollicitation pour le mesme effect.
L'apresdisnée du mesme jour 9, M. le duc
d'Orleans et Madame sa femme feurent au Palais Royal où, apres une petite
conference, S.A.R. estant allé jouer ches le mareschal de Villeroy, le Roy
l'envoya prier de souper ce soir avec luy dans l'apartement du duc d'Amville, ce
qu'elle fit; et apres des caresses extraordinaires, Sa M. luy ayant demandé si
elle luy feroit pas la faveur de n'espouser pas le party de M. le Prince au cas
qu'il voulut entreprendre quelque guerre civille, S.A.R. respondit et donna sa
parolle qu'elle n'en feroit jamais rien contre le service de Sa M., et qu'elle
feroit cognoistre qu'elle n'avoit eu aucune intelligence avec M. le Prince dans
cette conjoincture; et sur cela elle pria Leurs M. neamoings de souffrir qu'elle
fit son possible pour accommoder l'affaire par la douceur, et resolut d'envoyer
le lendemain un gentilhomme à St Maur pour conferer avec M. le Prince là dessus,
et cepandant de faire remettre au xi l'assemblée du Parlement, qui ce [se]
devoit tenir le xi. M. le prince de Conty revient de St Maur dès 6 heures du
matin pour s'y trouver, et feut à cette fin au palais d'Orleans, où S.A.R. luy
ayant dit ce qui c'estoit [s'estoit] passé le jour precedent au Palais Royal,
envoya prier MM. du Parlement
/441/
de remettre leur assemblée au xi afin qu'elle employa encor cette journée à
negotier l'accommodement. Pour cest effect elle envoya le baron du Jour à St
Maur, et l'apresdisnée M. de Belloy, son cappitaine des gardes, lequel luy parla
longtemps en particulier, ce que tous les autres envoyés n'avoint peu obtenir
auparavant.
Le cardinal Mazarin escrivit, il y a quelque
temps, à M. Goulas, le priant le vouloir faire payer de quelque argent du jeu
que M. le duc d'Orleans luy doit; et despuis ce cardinal ayant sceu que le
marquis de Roquelaure avoit prié S.A.R. de luy retenir 200 pistolles qu'il luy
doit, a escrit une second lettre à M. Goulas, qui l'a receut le x, par laquelle
il le prioit d'empescher que ce marquis ne tousche les 200 pistolles, disant
qu'il ne les luy doit que pour les affaires du Roy, et ce marquis soubstient le
contraire.
Le xi le Parlement estant assemblé, M. le duc
d'Orleans s'y estant trouvé avec M. le prince de Conty et les autres qui avoint
assistés aux precedentes assemblées, on y auroit leu une autre lettre de M. le
Prince adressé au Parlement, par laquelle il respondit au billiet que la Reyne
avoit mis entre les mains des Gens du roy, et faisoit veoir que M. de Lyonne
estoit veritablement domestique de la Reyne mais qu'il estoit auparavant
secretaire du cardinal Mazarin, qui l'avoit donné à Sa M.; que M. Le Tellier
n'avoit fait la fonction de sa charge que despuis le ministere de ce cardinal,
dont il est creature; et que M. de Servient avoit esté jugé par le feu Roy si
indigne de sa charge, qu'il l'avoit chassé de la Cour; et neamoings il ne tenoit
pas ces 3 messieurs ennemis de l'Estat mais seulement les siens, et qu'ainsy il
ne pouvoit trouver aucune seurté à la Cour tandis qu'ilz y seroint; et qu'enfin,
il n'avoit pas subject de se fier aux assurances que le Premier President luy
pouvoit donner puisqu'il luy en avoit donné des semblables les jours devant sa
detention, laquelle d'allieurs avoit esté entreprise contre les loix et contre
la declaration d'octobre 1648. Ensuitte le Premier President auroit dit que M.
le prince de Conty se devoit explicquer sur ce mot "et autres" qu'il avoit dit
en la precedente assemblée; et apres quelques contestations inutiles sur ce
subject, auroit voulu obliger S.A.R. de declarer son sentiment là dessus; mais
elle luy auroit respondu que si la Compagnie vouloit desliberer, elle diroit son
avis et non autrement, et qu'elle avoit trouvé l'esprit de M. le Prince si aygry
qu'elle ne croyoit pas le pouvoir guerir; sur quoy plusiers ayant parlé de
desliberer, le Premier President auroit representé que puisque la premiere
lettre de M. le Prince avoit esté communiqué à la Reyne, il estoit bien
raisonnable de luy faire veoir la seconde; et son avis ayant esté suivy, il
auroit esté arresté que les Gens du roy porteroint le mesme jour cette lettre à
la Reyne, et que le 12, touttes affaires cessantes, on y deslibereroit; et que
cepandant S.A.R. seroit supliée de continuer sa mediation là dessus. A la sortie
on a fort crié: "Point de Mazarin! Point de borgne! Point de faiseur de thoile!";
et un homme ayant dit que M. le Coadjuteur estoit devenu Mazarin, celluy cy
l'ayant bien entendu, l'avoit pris à la gorge et luy auroit dit qu'il en avoit
menty, que c'estoit un coquin, qu'il le feroit mettre en prison, qu'il n'y avoit
personne qui eut plus travaillé à sa perte que luy, et qu'il estoit son ennemy
et de toutte sa sequelle.
L'apresdisnée du mesme jour M. le duc d'Orleans
alla à Rambouillet, un peu au delà du
/441v/
faubourg St Anthoine, où M. le Prince le vint trouver. Ilz s'embrasserent fort
et eurent une conference particuliere d'un heure et demy, apres laquelle on
remarqua qu'ilz se separerent fort satisfaitz l'ung de l'autre, et fort gais.
Le 12 le Parlement estant assemblé, M. le duc
d'Orleans auroit dit que suivant le desir de la Reyne et de la Compagnie, il
avoit esté veoir M. le Prince, qui s'estoit avancé jusques à Rambouillet, et
qu'il avoit sollicitté de tout son possible de revenir à la Cour; mais qu'il luy
avoit respondu que, devant sa prison, on luy avoit bien donné des parolles de
seurté fort autentiques, et que neamoings on n'avoit pas laissé de l'arrester;
qu'enfin on ne pouvoit guerir son esprit des soubçons dont il estoit prevenu;
qu'il estoit absoluement resolu de ne revenir point jusques à ce qu'on auroit
esloigné les 3 personnes qui luy sont suspectes, que d'allieurs la Reyne estoit
resolue de ne les esloigner point; et que puisqu'il ne ce [se] trouvoit point de
melieu entre ces deux extremittés, il falloit veoir ce que la Compagnie
trouveroit à propos de desliberer là dessus; à quoy S.A.R. auroit adjousté que
M. le Prince s'estoit enqui particulierement de ce qui ce [se] faisoit icy en
faveur du cardinal Mazarin [et] avoit descouvert 2 choses remarquables: la
premiere, qu'on travaillioit à soubztraire Sedan et ses dependances du ressort
du Parlement de Paris ou [en?] le remettant en souverainetté particuliere pour y
pouvoir donner retraitte au cardinal Mazarin, et que pour favoriser ce desseing
l'on avoit, à l'insceu de S.A.R. et de M. le Prince, envoyé commission au
mareschal de Seneterre pour commander l'armée de Champagne, au lieu qu'il avoit
esté arresté dans le Conseil de guerre que ce mareschal n'auroit que 6000 hommes
pour conserver la Lorraine, sans aucun droit de commandement sur l'armée de
Champagne; la 2e, qu'on avoit encor traitté avec d'Estrades du
gouvernement de Duncherque pour le cardinal Mazarin, et que d'Estrades avoit
escript icy au sieur de Vitermont, capitaine aux gardes, le priant de luy mander
son sentiment là dessus et s'il trouvoit qu'il y eut beaucoup de difficulté et
d'inconvenient dans cette affaire. Toutte la Compagnie s'estonna fort de veoir
que touttes ses [ces] intrigues ce [se] puissent faire à l'insceu de S.A.R. et
de M. le Prince. Ensuitte on auroit commencé d'opiner; plusieurs auroint asses
bien parlé sur ce subject, mais M. le Coadjuteur auroit enchery par dessus tous
les autres, son discours ayant esté admiré de toutte la Compagnie. Il auroit
premierement fort loué S.A.R. d'avoir fait esloigner le cardinal Mazarin; et
s'estant un peu estandu sur les soings qu'elle y avoit pris et sur l'obligation
que toutte la France luy en avoit, auroit dit que si on avoit suivy les justes
sentiments et les sages conseilz de S.A.R., lors qu'apres avoir esloigné le
cardinal Mazarin, elles proposa aussy d'esloigner ses creatures, l'on ne seroit
pas maintenant dans cette peyne et M. le Prince n'auroit pas le subject de
sortir de Paris; que si les soubçons de M. le Prince estoint justes et si les
avis qu'on luy avoit donné estoint veritables, il estoit juste de luy accorder
la seurté qu'il demandoit en esloignant les 3 personnes qu'il avoit nommés; mais
qu'il ne falloit pas aussy que cela fit consequence et que MM. les princes
entrassent en droit de faire esloigner d'autres personnes qui aprochent
/442/
pres celle du Roy. Enfin il auroit conclud à ordonner qu'en executtant les
arrests donnés contre le cardinal Mazarin, tous ceux qui auroint quelque
commerce avec luy feussent declarés perturbateurs du repos public, criminelz
d'Estat, et punis comme telz, et que la Reyne seroit supliée d'esloigner MM.
Servient, Le Tellier, et de Lyonne. D'autres estoint d'advis de les exclurre
directement; mais l'heure ayant sonné devant que la moitié eussent opiné, l'on
auroit remis à hier; et à la sortie l'on auroit entendu les cris accoustumés.
L'apresdisnée du mesme jour, 12, M. le duc
d'Orleans estant allé au Palais Royal et ayant voulu jouer ches le mareschal de
Villeroy, l'on remarqua que M. de Lyonne s'y presenta pour jouer avec S.A.R. et
joua avec elle, tesmoignant de ne se soucier point de ce qui ce [se] faisoit
pour le faire sortir et tomber dans la disgrace, et qu'en mesme temps M. Le
Tellier y alla parler des affaires à S.A.R. avec un visage de grande fermetté.
Hier au matin on continua la desliberation au
Parlement, où M. Dorat entre autres fit merveille à son ordinaire et suivit à
peu pres l'advis de M. le Coadjuteur. M. Foucaut y fit une comparaison asses
plaisante. Il dit que l'Estat estoit maintenant comme un vaisseau agitté d'une
grande tempeste, qui obligeoit le pilotte à jetter dans la mer les moindres
marchandises pour saver les melieures et le vaisseau, et qu'ainsy pour sauver
l'Estat et MM. les princes il falloit noyer ce qui les pouvoit faire perir.
Plusieurs autres y firent des beaux discours dont la longueur feut cause qu'on
n'acheva pas la desliberation, laquelle feut remise à aujourd'huy.
Les lettres de Tholouse du 5 portent que la
chambre ardente n'en estoit pas encor partie; que la noblesse du party du
Parlement et le second ordre du clergé continuent à s'y assembler; et que le
comte d'Aubigeoux, qui avoit esté envoyé par M. le duc d'Orleans pour tacher
d'accommoder ces differentz, y estoit arrivé, mais qu'on ne croyoit pas qui [qu'il]
peut reussir parce que MM. du Parlement avoint trouvé fort mauvais que ce comte,
dans l'abord avant que leur parler du fondz de l'affaire, eut commencé par des
grandes plaintes de ce que MM. du Parlement, sur celles du lieutenant criminel
de Montpellier, avoit ordonné que MM. de Toiras, oncle et beaupere de ce comte,
seroint menés en prison mortz ou vifs.
Le duc d'Orleans a promis à MM. de la noblesse
qu'aussytost que cette affaire de M. le Prince sera accommodée, il proposera au
Conseil de changer le lieu de la tenue des Estatz Generaux et de les convoquer à
Paris.
La maladie de M. de Beaufort ayant esté fort
grande, il a aussy beaucoup de peyne à restablir sa santé. On continue
d'asseurer que M. de Mercoeur est allé à Brissac et non le marquis de Vardes, et
qu'il a veu auparavant sa maistresse et le Parlement, son oncle, et que celluy
cy avoit traitté effectivement du gouvernement de Duncherque avec M. d'Estrades,
auquel il en donne 400 mille livres en bonnes assignations.
/442v/
Ce matin on a trouvé, affiché aux coings des rues, des billetz imprimés dont le
title estoit Avis aux Parisiens. Ilz contenoint en substance que le
Cardinal estoit aupres de Sedan pour s'en revenir à Paris aussytost qu'il aura
ramassé des trouppes pour l'escorter, sur la parolle que M. de Mercoeur luy a
apporté, croyant que M. le Prince feut pris; qu'il venoit pour s'emparer de la
Majorité du Roy et se venger contre les Parisiens de ce qu'ilz l'ont chassé
honteusement; et que pour cest effect il alloit se rendre maistre de Brissac [Breisach]
et de Sedan. Ensuitte il exhorte le peuple de seconder les bons desseings de M.
le Prince, qui n'est sorty de Paris que pour s'opposer à ce retour, et de prier
S.A.R. de se joindre à luy pour empescher le retour de ce cardinal et le
desseing qu'il a de se rendre maistre de ces 2 places.
Le Parlement a achevé ce matin sa desliberation,
dans laquelle il y avoit 3 ou 4 advis differentz, dont le plus suivy estoit de
faire des remonstrances à Leurs M. pour les suplier d'esloigner MM. Servien, Le
Tellier, et de Lyonne; mais M. le duc d'Orleans ayant oppiné et fait un tres
beau discours par lequel, apres avoir fort exageré contre le cardinal Mazarin et
contre ceux qui ont commerce avec luy et qui font des menées et pratiques à la
Cour pour le faire revenir, il a dit que tous leurs effortz avoint esté rendus
inutilz par les nouvelles asseurances que la Reyne luy avoit donné de luy oster
toutte esperance de retour. S.A.R. a ensuite ouvert un nouvel advis que la Reyne
seroit remertié des asseurances qu'elle avoit donné de ne faire point revenir le
cardinal Mazarin; qu'il seroit informé contre tous ceux qui ont eu intelligence
ou commerce avec luy, et qu'on envoyeroit ordre aux balliages et seneschaussés
de la frontiere d'informer contre tous ceux qui pourroint passer et repasser
pour venir de Cologne icy; que Sa M. seroit suplié d'accorder une declaration
que le Parlement dressera, comme celle d'octobre 1648, pour la seuretté publique,
par laquelle elle ostera à ce cardinal toutte esperance de retour et de donner
touttes les seurettés necessaires à M. le Prince pour l'obliger à revenir à la
Cour. S.A.R. n'a point nommé ces 3 messieurs, et son advis a esté trouvé si
equitable que la pluspart des avis sont revenus à celuy là, qui a passé. L'on a
remarqué que les presidentz au mortier ont presque tous remonstré l'importance
qu'il y avoit de ne donner point à M. le Prince la satisfaction d'esloigner MM.
Servient, Le Tellier, et Lyonne pour n'oster pas la liberté des advis dans le
Conseil, où personne n'oseroit en ce cas aller contre les sentimentz de M. le
Prince. L'on croit neamoings
/443/
que ces 3 messieurs seront obligé de se retirer, Son A. ne trouvant point
d'autre seurté que celle là. A la sortie on continua les cris ordinaires.
La mareschalle de l'Hospital mourut icy avant
hier. Nostre armée est encor à Eiter [Estaires], continuant ses courses sur les
pays ennemis: 1500 chevaux des nostres ayant surpris Wernetton [Warneton], l'ont
pillé et abandonné. Les ennemis sont campés entre Commines [Comines] et Leflec,
où l'Archiduc fait faire un nouveau bastion et cepandant s'occuppe à visitter
les places d'alentour.
Le presidial d'Amyens a fait pendre un cavalier
de ceux qui y estoint prisonnier, mais les 5 officiers y sont encores dans la
Conciergerie, et le Parlement doit depputter un commissaire pour aller sur les
lieux les juger avec ce presidial, à la charge touttefois qu'ilz pourront
appeller au Parlement.
/444/
De Paris le 21 julliet 1651
Le 14 du courant la Reyne, estant entrée en
discours avec M. le duc d'Orleans sur la demande que font les principaux de la
noblesse que les Estatz Generaux ce [se] tiennent à Paris et non à Tours, dit à
S.A.R. qu'elle pourroit bien les faire aprocher d'icy et les faire tenir à Sens,
mais non pas à Paris, disant qu'elle ne seroit pas en liberté allieurs ny en
seurté, disant qu'aux Estatz Generaux d'Orleans le prince de Condé y feut
arresté, et à ceux de Blois MM. de Guyse y feurent tués et plusieurs autres
arrestés. L'on a desja fait eslection presque dans touttes les provinces des
depputtés qui assisteront, et l'on a remarqué que la Guyenne ayant esleu pour
cest effect le marquis de Lusignan, qui avoit esté chef de la revolte de cette
province là, M. le duc d'Orleans a prié M. le Prince d'en faire eslire un autre,
celuy là estant suspect à la Reyne avec raison, ce que M. le Prince a promis de
faire. On croit la convocation remise en octobre.
L'evesché de Frejus en Provence, de 30 mille
livres de rente, feut donné la semaine passée à l'abbé Servien, sans qu'on aye
sceu jusques à ce que le brevet en feut deslivré le 15 à M. Servien, son frere,
ce qui a esté fort remarqué dans cette conjoncture.
Le mesme jour 15, M. le prince de Conty feut au
Parlement pour y sollicitter l'execution de l'arresté du jour precedent, à
laquelle on luy promet de travailler; et à cette fin MM. les Gens du roy feurent,
l'apresdisnée du mesme jour, au Palais Royal demander audiance pour les deputtés
du Parlement; mais on les remit au 17, auquel jour ilz s'y trouverent et
obtiendrent l'audiance pour le lendemain.
Le mesme jour, 15, M. le duc d'Orleans s'alla
promener en sa maison de Limours; d'où revenant le lendemain au matin, l'on
remarqua que M. le Prince le feut rencontrer au Bourg de la Reyne, où ilz eurent
une conference particuliere de pres d'une heure, apres laquelle M. le Prince
retourna à St Maur avec un visage fort gay, en tesmoignant d'estre fort
satisfait de S.A.R.
Le mesme jour les battliers ayant envoyés des
deputtés à St Maur pour offrir leurs services à M. le Prince, y feurent bien
receus, Son A. ayant fait boire planteureusement; et le lendemain ilz luy
reitererent leurs offres lors qu'elle passa la riviere de Seyne à son retour de
Bourg la Reyne. On croit que ce feut pour ce subject que MM. Servien et Le
Tellier coucherent cette nuict là et les suivantes dans le Palais Royal. Dès ce
temps, celluy là demanda son congé à la Reyne pour se retirer en sa maison de
Chaville, 3 lieues d'icy, mais Sa M. ne luy voulut pas accorder cy tost.
Le 16 Mlle de Remenaicourt, fille d'honneur de
Madame, fort belle et fort cherie de Leurs A.R. et de Mademoiselle, s'alla
rendre religieuse aux Carmelites, dont toutte la maison a tesmoigné beaucoup de
regret et d'aygreur contre la superieure du couvent de l'avoir receue sans le
consentement de Madame. L'on remarqua que Mademoiselle la pleura fort longtemps,
et qu'elle fit son possible pour l'obliger d'en sortir, mais ce feut inutilement.
La semaine passée on eut advis de Bayonne que
M. de Verderonne y avoit receu le passeport du roy d'Espagne pour aller à
Madrid, mais qu'on luy avoit declairé qu'il n'avancera rien touchant l'eschange
de M. de Guyse, puisqu'on n'avoit pas voulu icy que le comte de
/444v/
St Amour feut compris dans cette eschange; ce qui n'a pas empesché que M. de
Verderonne n'aye poursuivy son voyage, afin de faire des propositions de paix
dont il estoit chargé de la part de M. le duc d'Orleans.
Le 18 au matin un courrier extraordinaire,
revenant de Bourdeaux, arriva à St Maur et y porta nouvelle que le Parlement de
Bourdeaux estant assemblés aussytost apres avoir receu la lettre que M. le
Prince a escrit à tous les parlementz de France, avoit donné arrest portant
deffenses au cardinal Mazarin de rentrer en France et à touttes personnes
d'avoir aucune communication avec luy et de faire aucunes brigues ou monopoles
pour le restablir, et que Leurs M. seroint supliées d'esloigner des Conseilz du
Roy MM. Servien et Le Tellier et Lyonne; à quoy les mesmes lettres adjoustent
qu'en mesme temps il feut arresté que l'union du Parlement et de la Maison de
Ville seroit renouvellée, que tous ceux qui s'estoint retirés pendant le siege
de Bourdeaux s'abstiendroint d'assister aux desliberations du Parlement et de la
Ville, et que M. le Prince seroit supliée de s'employer à la Cour pour faire
authoriser par le Roy la levée de cette somme; et sur l'advis qu'on y eut que le
mareschal de Granmont devoit passer dans Bourdeaux de la part de la Reyne, pour
asseurer ce parlement là qu'elle n'avoit aucung desseing contre M. le Prince,
l'on manda à ce mareschal qui [qu'il] ne prit pas la peyne d'y passer et qu'il
n'y seroit pas en seuretté. Ensuitte le bruit s'estant respendu dans la ville,
il en sortit 5 à 600 chevaux, qui feurent à 6 lieues de là pour tascher
d'atraper ce mareschal, mais il s'estoit desja retiré dans Blaye, où quelques
avis disent qu'il a passé la Garonne pour aller, par le pays de Medoc, dans son
gouvernement de Bearn.
Un autre courrier arrivé ce matin raporte que
le Parlement de Thoulouse ayant receu la mesme lettre de M. le Prince, a donné
arrest portant qu'attendu la parolle qu'il donnoit de retourner aupres de la
Reyne apres qu'on auroit esloigné MM. Servient, Le Tellier, et Lyonne, il seroit
fait tres humbles remonstrances à Leurs M. d'esloigner ces 3 personnes afin que
la Maison Royalle ce [se] peut reunir, et que les arrestz desja donnés pour
l'esloignement du cardinal Mazarin seroint executtés, et deffenses à touttes
personnes d'avoir aucung commerce avec luy, directement ou indirectement, soubz
les peynes portées par lesdits arrestz.
Le Parlement de Grenoble a rejetté cette lettre
de M. le Prince, n'ayant pas voulu desobliger M. de Servien, qui estoit
autrefois son advocat general; et les autres parlements n'y ont pas encor
desliberé. Quant au different qui est entre le Parlement de Thoulouse et les
Estatz du Languedoch, le comte d'Aubigeoux a mandé de Thoulouse qu'il ne pouvoit
trouver aucung moyens d'accommodement et qu'on n'y avoit pas voulu escoutter les
propositions, et qu'ainsy il prioit S.A.R. et le Conseil de luy envoyer
commission pour faire des levées, afin de mettre par force ce parlement à la
raison; lequel cepandant donna un arrest le 12 de ce mois sur la resqueste de la
province, c'est à dire de cette partie de noblesse et du second ordre qui
s'assemble dedans Thoulouse, par lequel il commit un conseiller pour parler aux
parties, et cepandant permet à chasque diocese de nommer un gentilhomme
/445/
pour assister aux Estatz de la province, outre les 22 barons qui ont accoustumés
d'y estre; et qu'en cas que les voix de cette nouvelle eslection ne ce [se]
trouve pas conforme avec celle de ces 22 barons, l'opinion des diocesses qui
trouveront cet inconvenient demeureront caduques.
L'apresdisnée du mesme jour 18, deux deputtés
de chasque chambre des Enquestes et des Requestes, et 4 de la Grande Chambre,
s'estant trouvés ches le Premier President, feurent avec luy au Pallais Royal,
où celuy cy porta la parolle et fit une tres belle harangue à la Reyne par
laquelle, apres avoir representé que la couronne estoit un pezant fardeau dont
les roys ne pouvoint se soulager qu'en accordant à leurs subjectz les graces
qu'ilz demandent par la voix publique, il s'estendit fort sur l'interests que la
France avoit de ne veoir plus cest object de sa hayne qui l'avoit tant troublé,
parlant du cardinal Mazarin; et ayant fait veoir l'importance qu'il y a de le
tenir esloigné, dit que les plaintes publiques et celles mesme des princes
avoint donné subject au Parlement de s'assembler, tant sur cela que sur ce qui
pouvoit avoir obligé M. le Prince de sortir de Paris; que les grandz services,
les batailles gaignées, et les villes prises par ce prince parloint aujourd'huy
pour luy et demandoint la seurté et la consideration d'une personne qui devoit
estre si chere à l'Estat; et qu'enfin ces deux subjectz obligeoint le Parlement
de venir supplier tres humblement Sa M. de luy vouloir accorder pour la seuretté
publique une declaration par laquelle le cardinal Mazarin feut exclus de touttes
esperances de pouvoir jamais revenir en France (sur quoy l'on remarqua qu'il
repetta deux foix ce mot de "jamais"), et qu'il pleut encor à Sa M. de donner
touttes les asseurances necessaires à M. le Prince, afin qu'il peut se rendre à
la Cour et y rendre ses services au Roy et à l'Estat; à quoy la Reyne fit
response elle mesmes, au lieu que d'ordinaire telles responses ce [se] font par
la bouche de M. le Chancellier, que comme elle n'avoit eu aucung desseing de
faire revenir le cardinal Mazarin, elle avoit aussy accordé la declaration
qu'ilz demandoint par laquelle elle luy en ostoit touttes les esperances; et
quant aux asseurances de M. le Prince, qu'elle en communiqueroit à M. le duc
d'Orleans et qu'apres elle leur en feroit sçavoir la response. Ensuitte elle
parla en particulier à MM. les Gens du roy, qui avoint la declaration entre
leurs mains. On a remarqué qu'apres que le Parlement eut fait cest arresté le 14
du courant, le Premier President voulu changer le terme de "seurettés
necessaires" en "seurettés raisonnables"; mais MM. des Enquestes en ayant eu
advis, en firent bruit et le firent subsister en l'estat qu'il avoit esté
conceus.
Les depputtés estant sorty du Palais Royal, la
Reyne tient Conseil sur ce subject avec S.A.R., qui la fit resoudre d'esloigner
MM. Servien, Le Tellier, et Lyonne, ausquelz elle en fit la declaration dès ce
jour là, afin qu'ilz se preparassent; en suitte de quoy leurs amis employerent
la journée du lendemain à leur rendre les visittes de condoleance. On asseure
que le premier demande à la Reyne l'ambassade de Rome, afin de faire par ce
moyen une retraitte plus honorable, mais les affaires que cette cour a avec le
Pape ne permettent pas qu'on n'y envoye encor un nouveau ambassadeur. Le second
demande permission de tirer recompense de sa charge de secretaire d'Estat, quoy
qu'elle ne luy aye rien cousté, mais on a resolu de ne la donner à personne
jusques à la /445v/
majorité du Roy et d'en faire faire cepandant touttes les expeditions par M. Le
Roy, premier commis de M. Le Tellier, lesquelles seront signées par M. de
Brienne jusques à ce que l'on y aye pourveu. Quant à celle de M. de Lyonne, elle
sera exercée par M. Largentier, qui en a desja fait la fonction durant plus de
10 ans soubz M. Le Gras, son oncle.
Un advocat de Bourdeaux estant accusé d'avoir
composé et fait imprimer le libelle intitulé Le Manifeste de M. le Prince,
dans lequel, entre autres choses, il parloit en fort mauvais termes du marquis
de Vardes, l'accusant d'avoir abandonné tropt laschement le service de M. le duc
d'Orleans, les lacquais de ce marquis l'attaquerent avec d'autres le 19, et luy
couperent le nés, dont on fit des grandes plaintes à la Reyne.
Le mesme jour, 19, M. le prince de Conty ayant
esté au Parlement demander l'assemblée pour quelque chose qu'il avoit à dire à
la Compagnie, on le remit jusques à ce qu'on auroit eu la response de la Reyne,
qui ne l'avoit pas encor envoyé, le Premier President ayant disposé les deputtés
de l'attendre avant que de s'assembler. Le soir, le duc de Nemours et le
president Violle feurent au Pallais Royal et prierent S.A.R., de la part de M.
le Prince, de vouloir faire inserer dans la declaration que la Reyne donnoit que
MM. de Servien, Le Tellier, et Lyonne seroint exclus de touttes esperances de
pouvoir jamais revenir à la Cour, aussy bien que le cardinal Mazarin; à quoy
S.A.R. respondit que c'estoit une affaire du Parlement, où M. le Prince le
devoit faire proposer.
Hier au matin MM. Servien, Le Tellier feurent
au palais d'Orleans, où ayans pris congé de S.A.R. et Madame, ilz partirent
d'icy, le premier pour aller en sa maison en Anjou et le second pour aller à 3
lieues d'icy en sa maison de Chaville. M. de Lyonne partit aussy pour ce [se]
retirer à St Jouin, qui apartient à l'abbé Servien, son oncle.
M. le Prince ayant apris hier au soir que le
Parlement devoit s'assembler aujourd'huy pour la reception de deux nouveaux
conseillers, est venu ce mattin en cette ville; et ayant esté descendre au
palais d'Orleans, a communiqué à S.A.R. le subject de son voyage; et ensuitte
est allé au Parlement, où apres avoir fort remertié la Compagnie des soings
qu'elle avoit daigné prendre pour la seuretté de sa personne, a fait des grandes
protestations de son zele au service du Roy et de l'Estat. Il l'a prié de
vouloir faire en sorte que MM. Servien, Le Tellier, et Lyonne soint nommés dans
la declaration que la Reyne a accordé contre le cardinal Mazarin, et les
exclurre aussy bien que luy de toutte esperance de retour dans la fonction de
leurs employs; à quoy le premier ayant respondu qu'il pouvoit de luy mesmes
demander cela à la Reyne, l'on a resolu de deputter, comme on a fait, MM. Doujat
et Menardeau à M. le duc d'Orleans pour le supplier de desliberer sur ces pointz
avec la Reyne, et d'en vouloir faire rendre response à la Compagnie, qui a remis
pour cest effect l'assemblée à lundy prochain. A la sortie on a crié: "Vive le
Roy et MM. les princes, et point de Mazarins!" M. le Prince s'est retourné
ensuitte au palais d'Orleans, où ayant conferé demy heure avec S.A.R., il s'en
est retourné à St Maur avec sa suitte, qui estoit fort grande.
On parle de rappeller M. de Chasteauneuf et de
le faire premier ministre d'Estat, en sorte que luy et M. de Chavigny feront
tout. L'on a proposé d'autre costé à la Reyne de mettre les affaires entre les
mains de M. le Premier President. Sa M. n'a pas encor fait son choix.
Les avis de Flandres portent que nostre armée
descampa d'Eiter [Estaires] le 12, et s'alla poster le 14 en deça d'Arras, ce
que les ennemis ayant apris la firent suivre pour l'observer par 4 mille chevaux;
lesquelz ayant passé le pont hau[t?], enfin escarmoucherent avec quelques autres
cavaliers de nostre arriere garde, où quelq'ungs des nostres ayant esté d'abord
maltraittés, feurent bientost secourus et obligerent cette partie d'ennemis à ce
[se] retirer. On croit que le mareschal d'Aumont avoit receu ordre de la Reyne
de faire aprocher nostre armée en deça, d'autant plus que les trouppes de MM.
les princes luy donnoint subject de ne se fier pas qu'elles vouleussent
s'engager dans le pays ennemy jusques à ce que leurs maistres seroint satisfaitz.
/448/
De Paris le 28 juing [juillet] 1651
Le 21 du courant la Reyne ayant sceu que M. le
Prince avoit demandé dans l'assemblée du Parlement que MM. Servien, Le Tellier,
et Lyonne feussent compris dans la declaration qu'elle avoit accordée contre le
cardinal Mazarin, dit tout haut que puisqu'elle estoit obligée d'esloigner ses
melieurs serviteurs et leur oster toutte esperance de retour, il falloit
esloigner aussy ceux qu'elle avoit rappellés à la consideration de M. le Prince;
dont M. de Chavigny ayant esté adverty le premier, pria le marquis de Mortemar
et M. de Bellingant de demander pour luy son congé à la Reyne, ce qu'ilz firent;
mais Sa M. ne leur ayant fait aucune response, il s'hazarda de parler luy mesmes
et dit à Sa M. qu'il aprehendoit de luy estre suspect dans cette conjoncture du
mescontentement de M. le Prince, et qu'il la supplioit, en cas qu'il feut asses
malheureux pour luy donner le moindre ombrage, de luy permettre de s'abstenir de
la Cour. La Reyne ne luy repartit rien là dessus, et ce silence luy faisant
juger qu'elle y consentoit, il se retira ches luy et n'a point esté du despuis
au Palais Royal; mais il n'est pas sorty de Paris parce que la Reyne luy manda,
le lendemain, qu'il demeurat. M. le Chancellier s'allarma aussy en mesme temps,
et l'on remarqua qu'il ne tient point le Conseil des parties ce jour là, contre
sa coustume, et n'en a point tenu depuis, mail il ne demande point son congé.
La semaine passée la Reyne ayant fait proposer
à M. de Chasteauneuf de le rappeller à la Cour et luy donner la qualité de
ministre d'Estat, il respondit qu'il supplioit Sa M. de l'en dispenser, à moings
qu'elle voulut luy faire justice en luy remettant les sceaux entre les mains,
puisqu'on ne les luy avoit peu oster sans luy faire injustice, n'ayant rien fait
contre le service du Roy. Ensuitte on luy proposa de luy rendre les sceaux; mais
parce qu'on sçavoit bien qu'il ne se soucioit de les ravoir que pour le point
d'honneur et qu'apres les avoir gardés quelques jours il vouloit accomplir le
desseing qu'il avoit fait avant qu'on les luy ostat, de prier la Reyne de
trouver bon qu'il s'en defit en faveur de M. de Bellievre, on ne les luy offrit
qu'à condition de supplier M. le duc d'Orleans de trouver bon qu'apres les avoir
gardé 15 jours ou 3 semaines, il les remit entre les mains du Premier President.
Il respondit à cela qu'il ne les pouvoit accepter avec aucune condition, et
despuis cette affaire est demeurée en mesme estat.
Le 22, au soir, MM. de Vendosme et d'Elbeuf
s'estant trouvés au Palais Royal par ordre de la Reyne, Sa M. les accommoda, en
sorte qu'ayant dit au dernier qu'elle desiroit qu'il ne demanda rien au premier
et qu'ilz demeurassent bons amis, il respondit qu'il la supplioit de luy
permettre de poursuivre son droit en justice, ayant pris requeste civille contre
l'arrest nagueres donné là dessus au Parlement; et que pour le reste il feroit
tout ce qu'il plairroit à Sa M.; et M. de Vendosme dit qu'en tous les pointz de
cette affaire, il feroit tout ce que la Reyne voudroit sans aucune exception;
sur quoy Sa M. leur commanda d'oublier tout le passé et de donner parolle pour
leurs enfans, ce qu'ilz firent, M. d'Elbeuf s'estant reservé de faire juger sa
requeste civille. M. de Vendosme partit
/448v/
d'icy le 24 avec M. de Beaufort pour s'aller divertir quelque temps en sa maison
d'Anet. M. de Mercoeur est arrivé icy dès le 21, revenant de Colougne, d'où l'on
escrit qu'il a consommé son mariage avec la niepce du cardinal Mazarin; mais il
l'avoit consommé secretement devant que ce cardinal partit de Paris, et celuy cy
a esté contraint de declarer ce mariage en Allemagne pour y mieux appuyer, par
ce moyen, le bruit qu'il a fait courir de son prochain retour en France, ayant
plusieurs fois fait à croire à l'eslecteur de Cologne qu'il avoit receu des
courriers de tous les princes de France, qui le prioint de retourner.
Le 24 au matin, M. le Prince estant party de St
Maur devant 7 heures, arriva icy à 8 et feut au palais d'Orleans pour
accompagner S.A.R. à l'assemblée du Parlement, laquelle en ayant esté avertie,
envoya le president Violle audit palais pour prier S.A.R. de destourner M. le
Prince du desseing qu'il avoit de venir dans l'assemblée; qu'il ne jugeoit pas à
propos qu'il s'y trouva deux fois de suitte sans avoir veu la Reyne, d'autant
plus qu'il s'agissoit de son affaire propre. S.A.R. feut en conference
particuliere avec M. le Prince sur cest interest despuis 7 heures jusques à 9 et
demie, apres quoy elle envoya le baron des Ouches au Parlement pour le prier de
remettre l'assemblée au 26, ayant encor à conferer avec la Reyne sur le subject
pour lequel il s'assembloit, ce qui feut accordé tout d'une voix; cepandant M.
le Prince demeura encor plus d'une heure à contester sur ses interestz avec
S.A.R., laquelle ne pouvoit pas luy donner toutte la satisfaction qu'il desiroit,
luy promis d'employer encor toutte l'apresdisnée aupres de la Reyne pour
accommoder son affaire; et sur cela il s'en alla à son hostel, où estant arrivé,
plusieurs artisans luy feurent offrir service contre tous les Mazarins et le
prierent de ne s'en retourner point à St Maur, luy promettant d'empescher qu'on
n'executtat aucung desseing contre luy. Il les receut fort bien et les remertia,
leur promettant de demeurer icy, comme il avoit resolu, ayant desja fait revenir
tout son train et son bagage; mais Mme la Princesse est demeurée à St Maur avec
Mme de Longueville, qui s'en vont touttes deux à Mourron, où les gardes de M. le
Prince ont esté envoyées.
L'apresdisnée l'on remarqua fort que M. le
Prince, allant visitter Mademoiselle, passa devant le Palais Royal, où l'on
trouva à redire à cette action; et le soir il s'alla promener au Cours, où il
recontra M. le duc d'Orleans, qui venoit de conferer sur son affaire avec la
Reyne; et ayant aperceut d'abord le duc d'Amville à la portiere du carrosse de
S.A.R., il l'appella tout haut "Vieux Mazarin!" par raillierie. Peu apres, le
Roy venant de se baigner, passa dans le Cours et aperceut M. le Prince, qui le
salua sans sortir de son carrosse, dont Sa M. se picqua fort.
Le 25 au matin on trouva affiché aux coings des
rues un placard imprimé en forme de lettre, intitulé Le Prince de Condé aux
bourgeois de Paris, contenant en substance qu'il les prioit de ne
s'arrester point aux bruitz que font courir les Mazarins; qu'il ne se feut
retiré à St Maur que pour ses interestz particuliers, leur
/449/
asseurant qu'il n'avoit fait cette retraitte que pour se garantir des desseings
que les partisans du cardinal Mazarin avoint contre sa personne; et qu'aussytost
qu'ilz seroint esloignés et qu'il sera asseuré de la fidelité des bourgeois, il
ne manquera pas de continuer ses soings pour le repos de l'Estat.
M. le duc d'Orleans n'ayant peu rien avancer le
24 dans l'affaire de M. le Prince, avoit resolu de s'aller divertir le lendemain
à Limours; mais lors qu'il feut prest à partir, la Reyne luy envoya M. le duc
d'Anville pour le prier de n'y aller pas et d'employer encor cette journée là a
moyenner l'accommodement de cette affaire. Aussytost S.A.R. en envoya advertir
M. le Prince, qui se rendit pour cest effect au palais d'Orleans, où il demeura
toutte la matinée sans y avancer plus qu'auparavant. S.A.R. travailla toutte
l'apresdisnée de ce jour là aupres de la Reyne pour le mesme subject; mais apres
plusieurs allées et venues, tous ses effortz s'estant trouvés inutilz, elle dit
qu'elle ne s'en mesleroit plus, puisqu'elle n'y trouvoit point de disposition,
et resolut d'aller le lendemain à Limours, comme elle fit avec Madame et
Mademoiselle.
Le 26 au matin, devant le despart de S.A.R., le
Roy envoya M. de Saintot, maistre des ceremonies, au Parlement pour luy
commander de venir trouver Sa M. pour des affaires importantz. Aussytost on
depputta deux conseillers de chasque chambre des Enquestes et Requestes, et six
de la Grande Chambre, qui allerent aussytost avec le Premier President au Palais
Royal; où estant arrivés, Leurs M. leur dirent par la bouche de M. le
Chancellier qu'elles promettoint de ne rappeller point MM. Servien, Le Tellier,
et Lyonne, et que pour en donner plus d'asseurance, elles consentoint que leur
parolles feussent inserées dans les registres, n'estant pas raisonnable d'en
parler dans la declaration promis contre le cardinal Mazarin, afin de ne blesser
point l'authorité du Roy, qui desiroit aussy que le Parlement envoya des
depputtés ches M. le Chancellier pour dresser cette declaration avec luy; et
d'allieurs le Roy estoit fort scandalisé de ce que M. le Prince se promenoit
dans Paris depuis 3 jours, sans estre venu rendre aucun devoir à Leurs M.; qu'il
passoit devant le Palais Royal, et que le Roy l'ayant rencontré au Cours, il
n'avoit pas daigné descendre de son carrosse pour le saluer; qu'on voyoit tous
les jours des placardz seditieux affichés aux coings des rues; et que tout cela
avoit obligé Leurs M. de declarer au Parlement qu'elles desiroint qu'elle
joignit son authorité à celle du Roy pour faire rentrer ce prince dans son
devoir, et qu'on recherchat l'autheur d'un livre pernitieux fait contre
l'honneur du Roy et qui a desja esté bruslé de la main du bourreau. MM. les
deputtés estant sortis, resoleurent d'attendre à lundy prochain pour desliberer
là dessus, à cause de l'abscence de M. le duc d'Orleans, qui ne reviendra de
Limours que demain ou apres demain.
Un courrier de Provence arrivé icy le 25
apporta au Roy et à la Reyne des lettres du Parlement et des villes d'Aix,
Arles, et Marseille, par lesquelles ilz supplient Leurs M.
/449v/
d'oster le gouvernement de cette province au duc d'Angoulesme et de leur donner
un autre gouverneur, ne pouvant plus contenir le peuple. Le president de Galifet,
qui est depputté icy de ce parlement là, ayant escrit à sa compagnie une lettre
pour justiffier sa conduitte, avoit mandé entre autre choses que le subject pour
lequel sa negotiation estoit retardée à la Cour venoit de quelques
correspondantz que les Mazarins entretenoint d'Aix icy, et que cela l'obligeroit
à demander son congé pour s'en retourner. Cette lettre ayant esté leue en plain
Parlement, quelq'ungs feurent d'advis de le rappeller, et ceux du party de M. de
Guyse feurent aussy de cette advis; mais ceux de party de M. le prince de Conty
opinerent de laisser poursuivre sa commission, et ce feut la plus forte voix. En
mesme temps ces 2 partis s'estant fortiffiés dans la ville et distingués par
diverses couleurs qu'ilz prirent, le baron de St Mars assembla cent hommes armés
and la place publique criantz, "Vive le Roy et MM. les princes, et point de
Mazarin!"; et d'autre costé le colonel Venel y parut avec 400 hommes qui
crierent, "Vive le Roy et le cardinal Mazarin!"; sur quoy il ce [se] fit un
troisiesme party du Tiers Estat qui cria, "Vive le Roy et M. le duc d'Angoulesme!";
ce qui obligea le Parlement à donner arrest portant injonction à touttes
personnes de quitter les armes, et deffenses sur peyne de la vie d'adjouster
aucune queue aux cris de "Vive le Roy!" La lettre de M. le Prince y estant
arrivé dans cette conjoncture, l'on n'y desliberat point, mais on ne l'a pas
renvoyée. Le baron de St Mars ayant voulu persuader aux consulz de Marseille de
se joindre à son party pour MM. les princes, ilz luy respondirent qu'ilz ne
vouloint espouser aucung party et qu'ilz n'avoint autre interestz que de
conserver la ville au Roy.
L'avis qui estoit venu de la mort de l'evesque
de Frejus ne ce [se] trouve pas vray: ainsy le don qui avoit esté fait de cette
eveschée à l'abbé Servien ce [se] trouve inutil.
MM. Servien et Lionne ont demeurés quelques
jours à Chastres, 7 lieues d'icy, parce que Mme de Lyonne y a accouché; mais
depuis 5 ou 6 jours on n'a point eu de leurs nouvelles, ce qui a fait naistre un
bruit qu'ilz estoint revenus dans Paris incognito et qu'ilz avoint eu des
conferences secrettes avec la Reyne; mais ce bruit n'a esté suivy d'aucune
preuve, et l'on asseure qu'ilz devoint avoir couché la nuict passée à Orleans.
M. Le Tellier s'est retirée en Normandie en une abbaye qu'il a fait donner à sa
soeur il y a longtemps.
Le proces de la reyne de Polougne et la
Princesse palatine contre le duc de Mantoue feut hier continué à playder, en
sorte qu'il n'y en a plus que pour une audiance. L'advocat de ce duc s'estendit
fort sur l'interest d'Estat qu'il y a de le maintenir dans le bien qu'il
possedde en France, afin de luy donner subject de ne se point declarer pour le
party d'Espagne, dont il a esté encor sollicitté despuis peu.
M. le Prince ayant fait vestir tout son train
d'une fort riche livrée pour faire
/450/
entrée dans Bourdeaux avec plus d'esclat et de magnificence, l'on vit paroistre
hier les pages et valletz de pied avec cette superbe livrée, qui a cousté 400
mille livres; et Son A. s'en alla hier avec ce bel equipage à St Maur pour dire
adieu à Mme la Princesse et à Mme de Longueville, qui doivent partir demain pour
s'en aller à Mourront, et s'en revient coucher à Paris. Le mareschal de la Motte,
qui avoit esté toujours aupres de M. le Prince despuis le sejour qu'il faisoit à
St Maur, prit congé de luy le 24 et se retira en sa maison de Beaumont, luy
ayant dit qu'il n'estimoit pas luy estre d'avantage utille, puisque son affaire
estoit presque accommodée par l'esloignement des 3 personnes qui luy estoint
suspectz.
Un courrier de Catalougne arrive icy hier au
matin et porte nouvelle que M. de Marchin avoit contraint les ennemis à lever le
siege de Cerveres [Cerbère]; que le comte de Marainville, son lieutenant
general, avoit attaqué des trouppes que les Espagnolz avoint desbarqués aux
Albages [L'Albagé], en avoit defait 300 et fait rembarquer le reste; et que leur
armée navalle estant devant Barcelonne, celle de terre s'y acheminoit aussy au
nombre de neuf mille hommes.
L'accouchement de la reyne d'Espagne est
confiermé, mais c'est d'une fille, laquelle on a voulu changer et y mettre un
filz en sa place, mais cela n'a pas reeussy.
Nostre armée est encores campée à Pont à Ventin
[Vendin] en deça d'Arras, où elle ne fait que des courses dans le pays ennemy.
Le mareschal d'Aumont a sommé par 3 fois les troupes de M. le Prince, qui font
le nombre de 5 mille hommes, de le venir joindre sans qu'elle ayent voulu obeir.
L'on asseure qu'il y a ordre de les licentier et les incorporer dans d'autres
regimentz, et en cas qu'elles ne vouleussent pas se licentier de courir sus, et
que c'est le subject pour lequel ce mareschal est sorty du pays ennemy pour
revenir en deça.
Les affaires de Languedoch sont encor au mesme
estat, et l'on en escrit d'autre nouveauté sinon que la noblesse qui s'assemble
à Thoulouse a envoyé icy le baron de Villeneufve pour rendre conte à M. le duc
d'Orleans de ce qui s'est passé dans cette assemblée, et le baron de Montesquiou
à M. le Prince pour luy offrir les services de cette noblesse contre les
Mazarins.
|