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February 1652


/16/ De Paris le 2 febvrier 1652

Le cardinal Mazarin, estant party de Gien, voulut passer à Selles en Berry; mais le comte de Bethune, qui en est seigneur, l'ayant laissé venir jusques là, ne l'y voulut pas laisser passer, et il feut contraint de reculer et de prendre un autre chemin. En passant à Romorentin, le peuple y assoma 10 ou 12 personnes des plus reculés de leur arriere garde. Il arriva le 25 à Loches, où s'estant trouvé mal, il feut saigné; et aussytost on luy envoya de la Cour le sieur Vautier, premier medecin du Roy. Ses trouppes sont encor en grande partie vers Gien et plus haut sur la riviere de Loire, pour observer la contenance de celles de M. le duc d'Orleans.

L'arrest du Conseil d'en Haut qui a cassé celuy du Parlement de Paris du 29 dernier, ne casse pas le precedent, mais seulement celuy là, le blasme fort, disant qu'il est contre les formes de la justice et contre l'usage du rouyaume, et qu'il blesse le college des cardinaux et les chefs de l'Esglise; et quoy qu'il deffende de vendre sa bibliotheque sur peyne de 10 mille livres d'amande contre les commissaires deputtés pour la vendre, et à touttes personnes d'en achepter aucung livre sur peyne de restitution et perte du prix et de la mesme amande, neamoings on n'a pas laissé de continuer la vente. Il est vray que cest arrest n'a pas esté signiffié au Parlement ny aux commissaires.

M. de Longueil, frere du president de Maisons, receut la semaine passé une lettre de cachet du Roy portant ordre d'aller en Cour faire sa charge de chancellier de la Reyne, qui n'est pas satisfaitte des intrigues qui [qu'il] mene icy contre le marquis de la Vieuville. Celuy cy n'ayant plus d'argent ny credit, a fait revoquer premierement touttes les assignations qu'il avoit donné, sans excepter d'autres que celles qui sont affectées pour les rentes de l'Hostel de Ville, pour les vivres et munitions de guerre, et celles du mareschal de la Mothe, et ensuitte il a fait revoquer generallement toutz les prestz afin d'obliger les partisans de quitter Paris et d'aller en Cour.

Les lettres de Bourdeaux du 22 portent que le Parlement y avoit desliberé sur 3 propositions contenues dans une lettre que M. le Prince luy avoit escrite, dont la premiere estoit de lever quelques regimentz nouveaux, comme l'on avoit fait pendant les derniers troubles; et qu'on avoit donné arrest là dessus, portant que M. le Prince seroit prié de nommer des officiers pour la levée de 2 regimentz d'infanterie de 1200 hommes chacung, dont les deniers luy seroint contés et pris de la commune recepte de la Ville; la seconde estoit de pourveoir aux fortiffications de Bourdeaux, sur laquelle il avoit esté arresté que des commissaires seroint commis pour aviser aux reparations necessaires de l'encinte de la ville; et la 3e que l'on prit garde aux personnes suspectes, sur laquelle il y auroit eu arrest portant qu'on nommeroit des commissaires, gens de probité recognue et desinteressés, pour examiner les interestz des familles et les causes de suspicions, et qu'à moings d'estre bien averées, on ne banniroit personne; que l'on y estoit fort satisfait de cest arrest, et que tous les partis s'y estoint reunis despuis l'entrée du cardinal Mazarin; que S.A.R. avoit escrit au Parlement, de quoy elle /16v/ avoit eu response le 20, avec arrest qui met la teste de ce cardinal à prix; qu'on ne laissoit pas d'y conserver grand respect pour le Roy, mais qu'on se preparoit fort à la deffense; que M. le prince de Conty estoit entré ce jour là au Parlement et en devoit partir l'apresdisnée pour retourner à Agen. Quant à la deroutte des trouppes de M. le Prince, tant à Barbesiaux et Pons et Jonsac qu'à St André en Casagnes [de Cubzac?], les mesmes lettres en demeurent d'accord, mesmes que Son A. y courut grand risque, mais que tout cela s'est fait sans combat; qu'il ne ce [se] trouve pas 25 ou 30 mortz ou blessés, quoy qu'elle y aye perdu quelque bagage, et que le collonel Baltazard y en avoit aussy tué quelq'ungs du comte d'Harcourt et prit 7 ou 8 officiers prisonniers, et quelques soldatz.

Le duc de Rohan, gouverneur d'Anjou, s'estant declaré pour MM. les princes, a fait sortir d'Angers 2 des principaux de la ville qui y faisoint des brigues pour la Cour, et fait mettre le lieutenant general en prison dans le chasteau pour le mesme suject; et l'evesque d'Angers estant sorty de la ville pour assister à l'enterrement de Mme de Servien, ce duc luy a fait fermer les portes et ne l'a plus voulu laisser rentrer. S.A.R. luy a envoyé des commissions en blanc pour lever 3 regimentz de cavalerie et 4 d'infanterie, avec ordre de prendre pour cest effect tous les deniers publics qu'il pourrait dans les receptes dont il a commencé de s'asseurer, en attendant les ordres de S.A.R.; mais le mareschal de la Mesleraye a receu ordre de la Cour d'assembler promptement des trouppes pour s'aller opposer aux desseings de ce duc et s'asseurer de la province d'Anjou, et pour cest effect il doit commencer par l'attaque du Pont de Cé.

S.A.R. ayant fait pressentir touttes les villes de son gouvernement de Languedoch, et les trouvant presque touttes disposées à se mettre dans ses interestz, elle y a envoyé le comte de Roure, l'ung de ses lieutenantz generaux, avec des commissions pour y faire des levées et prendre pour cest effect les deniers publics. Elle a fait cepandant, dans Paris, quelques recreues à ses despens. Il en partit, le 29, quelques 200 hommes pour aller au rendevous, où M. de Beaufort va aussy dans peu de jours. Elle ne se presse pas de faire des levées, ne pouvant pas les faire subcister sans faire crier le peuple, et se contentant qu'elles puissent estre prestes aux printemps.

M. de Fontrailles revient le 17 aupres de M. le Prince. Le mareschal de Turenne, ayant receu la semaine passée une lettre de cachet portant ordre d'aller en Cour, y obeit, estant party d'icy pour cest effect le 26 du passé. On croit qu'il commandera l'armée du Roy à Mourron et vers la Loire, contre les troupes de S.A.R.

Vous avez sceu les oppositions faittes à l'homologation du traitté de M. de Bouillon par la noblesse et par les ducs et pairs. Ceux cy demandoint principalement que le duché d'Evreux, qui est une des terres qu'on luy a donné, ne puisse pas luy donner un rang tel qu'il le possedoit, comme il pretend selon l'antienne erection; parce qu'ayant esté reunis à la Coronne, et le Roy le faisant à present revivre, ilz pretendent que Sa M. ne peut pas /17/ leur faire ce tort que de luy donner les prerogatives d'antien duché. Cette question feut vuidée le 17 par les 3 chambres assemblées, qui ordonnerent qui [qu'il] ne seroit recognu que pour nouveau duché.

M. de Nemours partit d'icy la nuict du 26, pour aller faire revenir en diligence les troupes du comte de Tavanes, lesquelles ne sont que de 2 mille hommes; mais il se fait fort de 4 mille autres, tant Allemantz que Liegois, qu'il a soudoyé apres avoir receu 200 mille escus des Espagnolz, dont il en a envoyé offir une partie à S.A.R. Sur cest advis, le regiment d'infanterie du mareschal du Plessis Praslin, qui s'estoit avancé en Brie, en est party pour aller joindre le mareschal de la Ferté Seneterre, qui assemble ces [ses] trouppes pour s'opposer à l'entrée de celles de ce comte, laquelle ne sera pas si promptement que l'on avoit creu, parce que M. de Nemours est allé à Bruxelles, où il doit auparavant traitter avec le duc de Lorraine de la part de M. le Prince. Le marquis de Sillery en estoit revenu devant le despart de M. de Nemours, mais on n'a peu penettrer ce qu'il a fait, non plus que l'exempt Des Roches, qui en est revenu le 27.

Le regiment de Sexted estoit avant hier vers Dourdans. Il s'avance pour aller joindre les trouppes de S.A.R., qui sont vers la riviere de Loire, mais ceux de Ranvenelle de ce matiere ont esté aresté à Abeville [Abbeville], y voulant passer la Somme; neamoings la plus grande partie des officiers et soldatz de celuy de Ravenelle se sont sauvés adroittement et sont venus à Mante; et MM. de Sixted et de Ravanelle arriverent, hier au soir, icy, estant venus prendre les ordres de S.A.R.

Le 29, au matin, le Grand Conseil ayant receu ordre d'aller en Cour, resolu d'y obeir et fit commandement à ses advocatz, procureurs, et huissiers de le suivre. Quelques conseilliers de cette compagnie sont desja partis, et les autres doivent partir demain ou lundy prochain. On croit que c'est pour justiffier le cardinal Mazarin et contrecarrer le Parlement de Paris.

Le trompette qui avoit esté renvoyé au mareschal d'Hocquincourt, pour luy porter l'arrest du Parlement qui le rend responsable de la personne de M. Bitaud, ne revient que le 30, parce qu'on l'avoit obligé de suivre de Gien jusques pres de Loches, pour avoir temps de desliberer sur la response qu'on luy devoit faire, laquelle luy feut donnée par escrit par le mareschal d'Hocquincourt; lequel mande que MM. Bitaud et du Coudray Gignier ayant rencontré des cavaliers de son armée, les avoint voulu obliger à dire "Vive les princes!"; et que ses [ces] cavaliers n'ayant pas voulu faire, il les avoint attaqués; mais que ceux cy s'estoint si bien deffendus qu'ilz avoint pris l'ung prisonnier, et que l'autre s'estoit sauvé; que ce prisonnier ayant esté pris de la sorte, l'on n'avoit pas droit de le luy demander et de le vouloir obliger par force à le rendre; qu'au reste il ne se mettoit pas en peyne des arrestz du Parlement, et qu'il esperoit en venir à bout par les armes du Roy; et qu'enfin il ne vouloit pas rendre M. de Bitaud.

/17v/ Quelques advis estant venus le 29 qu'à la Cour on avoit parlé de retenir la moitié des gages des officiers de cours souveraines et la moitié de ce qui ce [se] paye des rentes de l'Hostel de Ville, MM. des Enquestes s'assemblerent le 30 au cabinet de la premiere, pour desliberer là dessus; mais l'advis n'en estant pas encor certain, ilz en demeurerent là. Le Parlement s'assemble demain pour desliberer sur la response que le mareschal d'Hocquincourt a faitte au trompette.

L'archevesque de Paris a receut une lettre de cachet du Roy portant ordre de recommender aux predicateurs de Paris qu'ilz remonstrent, en preschant au peuple, l'obeissance qu'il doit à Sa M. et le devoir de se conformer à ses volontés, et de n'escouter point les espritz de ceux qui luy sont rebelles.

Le Parlement d'Aix s'estant assemblé pour desliberer sur la lettre et l'arrest de celuy de Paris du 29 decembre contre le cardinal Mazarin, et sur la lettre que S.A.R. luy avoit escritte sur ce subject, le Premier President vouloit d'abord qu'on renvoyat cest arrest avec ses lettres au Roy, sans y desliberer; mais cest advis ne passa pas, et il feut resolu seulement qu'on escriroit une lettre de compliment sur ce suject, pour response à S.A.R. et au Parlement de Paris.

On a eu advis que M. le Prince a descouvert une conspiration qui c'estoit [s'estoit] faitte contre luy à Libourne par quelq'ungs des principaux de la ville et de la Cour des aydes de Guyenne, lesquelz avoint premedité de le tuer lors qu'il y entreroit; et que 2 des complices y ont esté arrestés et condemnés par le conseil de guerre a estre pendus, dont ilz ont appellé au Parlement de Bourdeaux; et M. le Prince est ensuitte entré dans Libourne, où il a mis une forte garnison.

L'on a publié, dans Orleans, des deffenses de S.A.R. à touttes sortes de troupes d'en aprocher de 6 lieues et, en cas de contravention, ordre de sonner le tocsains et leur courre sus.

M. de Beaufort asseura hier les officiers des troupes de S.A.R. qu'il partiroit la semaine prochaine pour aller au rendevous, et qu'il apporteroit de l'argent, estant asseuré d'en recevoir.

Il y a advis certain que le comte de Tavanes est entré en Picardie et arrivé aupres de St Quentin avec ses trouppes.

L'on espere que M. de Longueville signera bientost le traitté d'union qui feut signé la semaine passée par S.A.R. La vente de la bibliotecque du cardinal Mazarin est presque achevée. On n'en fera pas 15 mille escus. Une bonne partie de ses trouppes s'avancent vers Poictiers.

Les advis de la Cour du 27 portent que l'on avoit envoyé des carrosses du Roy et de la Reyne, avec les gendarmes et chevaux legers de Leurs M., à 8 lieues au devant du cardinal Mazarin, qui estoit attendu le lendemain; que ce cardinal y ayant envoyé un expres /18/ de Loches pour demander de l'argent pour achever son voyage, la Reyne et ses creatures avoint boursellé par toutte la Cour [et] luy avoint envoyé 450 livres d'or; qu'on parloit de faire 7 ou 8 mareschaux de France à son arrivée à Poictiers, entre autres MM. de Paluau, Manicamp, Broglio, Navailles, et Belingant, celuy cy à condition de se demettre de sa charge de premier escuyer du roy en faveur du petit Mancini; et qu'on avoit donné à M. de Champlastreux la survivance de la charge de premier president du Parlement de Paris.

Il court quantité de bruitz de la Cour despuis 2 jours; mais on n'a peu encor les esclarsir, parce qu'il n'en est arrivé aucun courrier despuis 3 jours, et il n'y a pas encor de nouvelles que le cardinal Mazarin y soit arrivé, quoy qu'on n'en doute pas. Ces bruitz sont que M. de Chasteauneuf y a esté arresté prisonnier et M. de Villeroy receut ordre de se retirer, à quoy l'on adjouste que Mmes de Bave et Bertide ont receu le mesme ordre. Ces disgraces surprendroint fort tous les espritz, et notanment à l'esgard des 2 dernieres, qui ont tousjours esté dans les plus secrettes intrigues du cardinal Mazarin; mais on ne les croit pas veritables.

Un courrier extraordinaire de M. le Prince arriva hier et porta nouvelle de son camp du 25, contenant que M. de Marchin estant arrivé à St Andras [St André de Cubzac] peu apres l'escarmouche qui s'y estoit passée entre le troupes de M. le Prince et celles du comte d'Harcourt, y avoit surpris quelque cavalerie de celuy cy, et luy avoit fait prisonniers 29 officiers et plus de 100 soldatz; que M. le Prince estoit allé à Bergerac, y ayant receu une lettre du marquis de Bordeille qui luy mandoit que M. de Sauveboeuf avoit dessaing de s'emparer de la ville de Perigueux par l'intelligence qu'il y avoit, et que le comte d'Harcourt s'y acheminoit pour favoriser ce desseing; que sur cela, M. le Prince estoit allé à Perigueux, d'où il avoit chassé ceux qui luy estoint suspectz, et y avoit mis bonne garnison; et que M. le comte d'Harcourt y ayant voulu y aller, y avoit rencontré une ambuscade que le colonel Baltazard y avoit dressée dans la forest de Verd [Vergt], où il luy avoit defait 2 à 300 chevaux. L'on adjouste à cela que le prince de Tarante, qui estoit demeuré à Taillebourg, a pris la ville de Pons et y a fait le chevalier d'Albret prisonnier, et que l'infanterie du comte d'Harcourt et les volontaires ayant voulu surprendre Xaintes, la garnison, qui y est de 1200 hommes, les avoit revertement repoussés et en avoit tué 3 à 400.

Le conseil de S.A.R. n'est pas encor fait.


/20/ De Paris du 9 febvrier 1652

M. de Nemours partit d'icy comme vous aves sceu, accompagné du marquis de Vignacourt, d'ung gentilhomme de M. de Beaufort nommé Hedicourt, et d'ung valet de chambre seulement; et estant arrivé vers la frontiere, courut grand risque d'estre pris au passage de la Somme vers Mericourt; et le gentilhomme de M. de Beaufort et le valet de chambre ayant passé les premiers, feurent pris par des paisans qui estoit en embuscade au dela de la riviere; ce qui obligea MM. de Nemours et de Vignacourt d'aller chercher un autre passage, où ilz feurent conduitz par un autre gentilhomme de la cognoissance de ce marquis, qui prit congé de luy au dela de la riviere; et ayant sceu qu'il estoit arrivé à Cambray, s'en revient icy, où il arriva le 3e.

Le 2 du courant, M. le duc d'Orleans ayant sceu que le desseing de la Cour estoit d'aller en Anjou, et ayant consideré de quelle importance il luy estoit de ne laisser point perir M. de Rohan, resolut d'y envoyer aussytost des troupes; et parce qu'il faut necessairement de l'argent pour l'attirail de l'artillerie, et pour des munitions et autres choses necessaires à la marche d'une armée, S.A.R. creut ne pouvoir pas trouver un plus prompt secours moyen d'en avoir qu'en faisant obliger son chancellier, son surintendant, ses 2 secretaires, ses 2 tresoriers, et M. de Vannel Trecourt, pour une somme de 100 mille livres qu'elle trouvoit à emprunter. Elle parla à M. Goulas, lequel tesmoigna de s'en vouloir excuser, disant qu'il estoit desja engagé pour 130 mille escus, qu'il devoit en son particulier, dont S.A.R. feut mal satisfaitte; mais cela se racommoda le 3e, et il bailla 14 mille livres en argent comptant pour sa part de cette somme de 100 mille livres, laquelle a esté fournie par les autres ministres de S.A.R., chacung desquelz en donna autant; et toutte cette somme feut comptée le lendemain à M. de Beaufort, qui a receu encor 20 mille livres d'allieurs et qui partit hier pour aller mener les troupes de S.A.R. en Anjou, afin de secourir le duc de Rohan; duquel elle receut des lettres, le 6 du courant, qui luy feurent apportées par Mlle de Chabot, soeur de ce duc, qui demandoit un prompt secours; sur quoy S.A.R. luy envoya, le 7 au matin, le sieur de Fontenailles, pour luy donner advis de l'ordre qu'elle avoit donné à ses troupes de s'y acheminer, lesquelles font à present 4500 hommes effectifs, tous vieux soldatz. Mademoiselle a presté 50 mille à S.A.R.

On escrit de Bourdeaux, du 26, que le Parlement avoit nommé les 6 conseillers pour juger des suspectz; qu'il y en avoit 3 Frondeurs, et les 3 autres que non; que le menu peuple estoint mal satisfait de ce choix, avoit commencé de s'assembler dans la place de l'Ormée, pour pourveoir à une nomination qui ne luy soit pas suspecte, mais que Mme la Princesse avoit obtenu, par ses prieres, une surceance de 3 jours; que cepandant, ce party se fortiffioit beaucoup; qu'on avoit mis en prison le sieur de Salles, conseiller en la Cour des aydes, à cause de la conspiration faitte à Libourne contre M. le Prince; que les Espagnolz fortiffioint Bourg, où ilz sont les maistres; que M. le Prince marchoit avec son armée vers Perigueux, pour empescher le comte d'Harcourt de s'en emparer; que les troupes de MM. de la Force, de Bourdeilles, et de la Douse alloint joindre Son A. de ce costé là. Despuis on a eu d'autres lettres de Bourdeaux du 29, qui portent qu'on avoit chassé 6 principaux des /20v/ habitans, qui estoint soubsçonnés d'intelligence avec la Cour; que le comte de Maure, grand seneschal de Guyenne, avoit envoyé ordre de toutte la noblesse du pays de se trouver à Libourne le 21, pour desliberer sur l'estat des affaires; que M. le Prince estoit à Perigueux, et M. de Marchin à St Martial; que son armée bordoit la riviere de l'Isle, despuis Libourne jusques à Perigueux; que celle du comte d'Harcourt estoit de l'autre costé; et qu'ilz souffroint esgalement l'ung et l'autre, les soldatz y mourantz plus de misere et de fatigue que des coups qu'ilz recevoint.

Les advis qu'on a eu de la Cour cette semaine confierment que M. de Champlastreux y avoit esté receu en survivance de son pere à la charge de premier president du Parlement de Paris, avec faculté mesmes de l'exercer en l'abscence du pere; qu'il estoit allé 32 lieues au devant du cardinal Mazarin avec M. Villayer, maistre des requestes, et M. Le Tellier 10 lieues seulement; que ce cardinal estant arrivé à 10 lieues pres de Poictiers, y avoit esté receut par les gendarmes et chevaux legers du roy et de la reyne, qu'on luy avoit envoyé au devant; que le Roy mesmes luy estoit allé au rencontre une petite lieue à cheval, et M. le duc d'Anjou aussy en carrosse, et estoint revenus de mesmes; que ce cardinal estoit entré à cheval avec Sa M. dans Poictiers le 28 à 3 heures apres midy; qu'il avoit trouvé la Reyne au cercle avec MM. de Chasteauneuf, le Premier President, le comte de Brienne, et autres; et qu'apres y avoir esté bien receu, il en estoit party pour s'aller reposer dans le logis qui luy avoit esté preparé, dans lequel estoit logé le duc d'Amville, qui le luy avoit ceddé; qu'on y avoit percé une muraille et fait une porte, pour avoir communication de ce logis là dans celuy de Sa M.; qu'apres qu'il feut sorty du cercle, l'on y tient Conseil, où il n'assista point; que le Roy le traitta, ce soir là, à souper et luy donna le divertissement de la comedie; que le mareschal d'Hocquincourt feut aussy extraordinairement bien receu; que les 2 jours suivantz on y tient encor Conseil, où il n'assista pas; que le mareschal de Villeroy ayant accompagné Sa M. au devant de ce cardinal, avoit fait une action fort genereuse, et qui [qu'il] avoit esté fort remarquée, en ce que pour compliment il luy tient d'abord ce discours: "Monseigneur, je ne suis pas venu icy pour vous faire excuse de ce que j'ay tasché de dissuader la Reyne de vous faire revenir si tost. Ma conscience, et le zele que j'ay pour le service du Roy, m'y ont obligé, parce que vostre retour est le plus grand malheur qui peut arriver à l'Estat, et vous le verres par la suitte"; que ce discours surprit fort ce cardinal, qui s'estoit imaginé que ce mareschal n'estoit venu là que pour luy faire la cour et rechercher son amitié; que celuy cy, ny les commandeurs de Souvré et de Jars et le marquis de Roquelaure, n'avoint pas voulu se trouver au souper que le Roy donna au Cardinal; que M. de Chasteauneuf, apres avoir monstré visage fort indifferent au Cardinal pendant 3 jours, avoit demandé son congé le 31e, pour se retirer; mais que n'ayant pas voulu demeurer, la Reyne luy avoit fait dire qu'elle vouloit donc qu'il se retirat à Leuville, sans venir à Paris, et qu'il devoit partir le 3e, pour s'en venir /21/ par Tours; que la Cour en devoit aussy partir le mesme jour pour le voyage d'Anjou; que pour cest effect elle devoit aller coucher, ce jour là, à Mirebeau, où elle devoit sejourner le 4, et en partir le 5 pour aller à Loudun, et le 7 à Saumur, où elle prendra ses mesures pour l'attaque du Pont de Cé; que le Conseil alloit à Tours; que l'on avoit resolu de rendre M. Bitaut; qu'on envoyeroit M. de Seneterre à Angers pour traitter avec le duc de Rohan, que quelq'ungs disent avoir envoyé un gentilhomme au cardinal Mazarin pour le prier de faire son accommodement, mais cest advis n'est pas creu, S.A.R. n'ayant receu aucune nouvelle; et que M. le duc d'Amville devoit encor partir le mesme jour, pour venir à Paris faire des propositions d'accommodement de la part de Leurs M. à S.A.R., qui a dit qui [qu'il] ne tenoit rien tant que le cardinal Mazarin seroit en France. Les mesmes advis confierment que le prince de Tarante ayant tiré 200 hommes de sa garnison de Taillebourg et 400 de celle de Xaintes, a repris Pons, où il a fait prisonnier le chevalier d'Albret, les gentilzhommes qui estoint entrés avec luy, et les principaux habitans du lieu, et pris 13 ou 14 mille livres que ce chevalier avoit receu de son fermier, et qu'on travailleoit à eschanger ce chevalier avec le marquis de Levy.

Il y a d'autres advis de Poictiers du 3e du courant, qui confirment que la Cour partoit le mesme jour pour le voyage d'Anjou; que M. de Chasteauneuf estoit aussy sur le point de partir pour se venir retirer à Leuville; qu'on avoit fait tous les effortz imaginables pour le retenir, sans avoir peu rien gaigner sur luy; que le mareschal de Villeroy avoit jugé à propos de ne demander point son congé, et d'attendre qu'on le luy donnat; que M. de Brienne n'avoit pas voulu aller au devant de ce cardinal, et avoit dit à Mme de Navailles, et ensuitte à la Reyne, le jour que ce cardinal arrivat, qu'il persistoit dans son sentiment qu'il ne pouvoit arriver un plus grand malheur à l'Estat que ce funeste retour; que plusieurs des principaux officiers du Roy estoint fort mescontentz du cardinal Mazarin, entre autres les commandeurs de Souvré et de Jars et le marquis de Roquelaure, lesquelz luy estant allés au devant avec le Roy, et luy ayant fait les complimentz, il ne les regarda pas, se ressouvenant qu'ilz avoint esté du nombre de ceux qui vouloint dissuader la Reyne de le faire revenir cy tost; et qu'à cause de ce mespris, ilz ne l'avoint pas esté visitter; à quoy l'on adjouste qu'ilz avoint despuis persuadé le Roy de s'eschaper et de s'en venir à Paris, faisant semblant d'aller à la chasse, et qu'on l'avoit descouvert; mais que Sa M. ne l'avoit pas voulu advouer.

Le 4, au matin, on afficha des placards dans Paris intitulés Avis aux Parisiens, contenant qu'on avoit voulu tuer M. le Prince à Libourne; que ce desseing avoit esté praticqué par un gentilhomme du cardinal Mazarin, qui avoit fait la mesme conjuration contre M. le duc d'Orleans, et contre MM. de Beaufort et de Chavigny, et qu'il avoit icy quantité de gens pour executter ses desseings; qu'ilz avoint fait mettre quantité de munitions dans la Bastille, pour mettre tout Paris en feu; qu'il falloit chasser touttes ses [ces] sortes de gens, avec leurs femmes, et piller leurs maisons. Il en nomme plusieurs, entre autres la Maison d'Elbeuf, du Premier President, de MM. de Guenegaud, du mareschal de l'Hospital, de Saintot, Doujat, conseiller à la Grande Chambre, et de beaucoups d'autres.

/21v/ Le mareschal d'Estrés ayant pretendu que le duc de Montbason n'estoit allée en son gouvernement de Soissons que pour y faire des cabales pour MM. les princes et y faire passer les trouppes du comte de Tavannes, y est entré apres avoir fait recevoir en quartiers d'hyvert le regiment de Piedmont, dont les soldatz sont contraintz d'y vivre comme des Capucins. Aussytost qu'il y a esté, il a commencé d'y faire mettre ses soldatz en garde, et a fait son possible pour en faire chasser M. de Montbason; mais celuy cy ayant le coeur des habitans, les a obligés de faire aussy garde tous les jours pour empescher les desseings que ce mareschal a contre luy; et ainsy ilz se font garder l'ung et l'autre.

Un gentilhomme du cardinal Mazarin en ayant fait assembler 2 ou 300 autres dans le Vexin normand, pour aviser aux moyens d'empescher le passage au comte de Tavanes, qu'on dit devoir tenir le mesme chemin qu'on [qu'ont] tenu les 13 regimentz qui sont venus joindre les troupes de S.A.R., celuy cy y envoya le marquis de Villaines et les sieurs de la Bretonniere et d'Annery, pour les asseurer que ce comte ne demanderoit que l'estape, et tiendroit la main à empescher que ses soldatz ne fissent aucung desordre.

La noblesse du Pays chartrain ayant voulu se ressentir contre la ville de Chartres de l'affront qu'elle y avoit receu lors qu'elle s'y estoit assemblée pour deputter aux Estatz Generaux, et s'estant adressée pour cest effect à la Cour, dans cette conjoncture a obtenu facilement les lettres de cachet du Roy portant ordre de s'assembler, comme elle a fait, pour s'opposer aux troupes de S.A.R. et aux levées qu'elle voudroit faire d'hommes et d'argent en ce pays là, moyenant quoy la Cour luy promet de luy faire donner toutte la satisfaction qu'elle peut souhaitter; et en mesme temps le cardinal Mazarin a fait donner la mesme esperance à la ville de Chartres contre cette noblesse; mais S.A.R. y a envoyé le comte de Bury et les sieurs d'Estourville et de Vaucelas pour les convertir. Le Conseil ayant envoyé un intendant de justice en Normandie pour y faire lever les tailles, le Parlement de Rouen luy a fait deffences d'en faire aucune fonction, n'ayant pas voulu le recevoir à cause que c'est contre la declaration de 1648.

Le 6 au matin S.A.R. envoya M. de Sommery à M. de Longueville, le voyant disposé de se declarer de son party. S.A.R. a travaillé cette semaine à reunir M. le Coadjuteur avec M. le Prince; et il y eut assemblée particuliere sur ce subject le 4 au palais d'Orleans, où estoint S.A.R., MM. de Beaufort, le comte de Fiesque, Gaucourt, Fontrailles, Cumont, Croissy Fouquet, et autres, qui discuterent longtemps les moyens d'en venir à bout de cette affaire, et les conditions de l'accommodement; mais ilz n'en peurent pas demeurer d'accord, et l'affaire se rompit; cepandant S.A.R. pria M. le Coadjuteur de faire prescher dans Paris la justice de ses armes, mais on n'a encor presché ny en sa faveur ny en celle de la Cour sur la conjoncture presente.

Le mesme jour 6, le Procureur general du Parlement, suivant l'ordre qu'il en avoit receu de la Cour par lettre de cachet, signiffia au Parlement qu'il s'opposoit à la vente de la biblioteque du cardinal Mazarin; et les chambres s'estant assemblées là dessus, deputerent MM. Doujat et Menardeau vers S.A.R. pour la prier de se trouver le lendemain à l'assemblée, comme elle fit; /22/ mais on n'y parla point de la bibliotecque, parce qu'elle est toutte vendue, à la reserve des manuscriptz, qui en ont esté enlevés par ordre du Roy, qui a mandé qui [qu'ils] luy apartenoint. On leut seulement le proces verbail qui avoit esté fait par M. du Coudray Gignier de ce qui s'estoit passé à la prise de M. Bitaut et despuis, dont vous aves sceu les principales circonstances; et parce que le courrier qu'on a envoyé en Cour au Premier President, pour le prier de demander la liberté dudit sieur Bitaut, n'est pas encor venu, l'on remit l'assemblée à son retour; cepandant l'on a laissé M. Bitaut dans une maison de l'evesque de Poictiers nommé Bessey, 3 lieues de cette ville là, où l'on ne permet à personne de luy parler sans la permission du mareschal d'Hocquincourt.

Le marquis de la Vieuville ayant detournés des fondz affectés pour les rentes de l'Hostel de Ville, et envoyé des commis de l'Espargne sur les lieux avec commission de contraindre les receveurs à leur mettre ces deniers entre leurs mains, le Parlement s'assembla hier au matin sur ce suject, à la priere de S.A.R., et donna arrest portant que la declaration d'octobre 1648, et tous les arrestz donnés en consequence pour le payement des rentes, seroint executtés; que les fermiers, receveurs, commis qui reçoivent les deniers seront contraintz par touttes sortes de voye d'apporter incessament à l'Hostel de Ville, et sont tenus d'en respondre, eux et leur posterité; que les ordonnateurs des finances, qui sont les surintendans et les directeurs, en respondroint aussy, eux et leur posterité; deffenses à touttes personnes d'exercer aucune commission du Roy qu'apres qu'elles seront veriffiées en Parlement; sur quoy les rentiers s'estantz assemblés hier à l'Hostel de Ville, envoyerent des depputtés à S.A.R. pour l'en remertier; et ce matin ilz ont fait afficher des billietz portant advis de se trouver tous les mardis et vendredis à l'Hostel de Ville, pour aviser aux moyens de conserver les rentes.

S.A.R. a signé 200 commissions, tant pour lever des gens de guerre que pour prendre de l'argent dans les receptes partout où il s'en trouvera, excepté dans celles de Paris, qui sont touttes affectées ou pour les rentes de la Ville ou pour les provinces de Languedoch et d'Anjou, et en a deslivré icy à quelques personnes de condition. Sur cela le Procureur general du Parlement est entré ce matin dans la Grande Chambre, où il a presenté requeste par laquelle il demandoit qu'on donnat arrest portant deffenses à touttes personnes de faire aucunes levées sans commission du Roy, scellée du grand sceau, suivant les ordonnances. MM. de la Grande Chambre, qui n'estoint que 9, dont la pluspart sont devoués à la Cour, ont opiné à donner un arrest tel que le Procureur General le demandoit; et parce que pour observer les formes il falloit que cette requeste feut raportée par quelq'ung d'entre eux, en a presenté l'arrest à M. Doujat pour le signer comme raporteur, mais il a refusé; cepandant qu'on cherchoit qui le signeroit, MM. des Enquestes en ayant esté advertis, ont accouru en foulle dans la Grande Chambre, où ilz ont fait grand bruit de ce qu'elle s'ingeroit de casser ce qui avoit esté estably par tout le Parlement en corps, et de touscher à une matiere sur laquelle il a esté cy devant arrestés qu'on ne pouvoit faire aucune /22v/ desliberation qu'en plaine assemblée des chambres; et ainsy ilz ont empesché qu'on n'aye signée cest arrest, lequel a esté changé en sorte que l'on a mis seulement sur le registre que le Procureur General ayant remonstré que plusieurs vagabons et gens sans aveu estant assemblés en divers endroitz sur pretexte de lever des gens de guerre, et y faisant de grandz desordres, il avoit esté arresté que deffenses seroint faittes de faire aucunes levées sans commission purement et simplement, sans adjouster ny "du Roy" ny "scellés du grand sceau." Le Parlement s'assemblera demain.

Le Parlement de Rouen donna hier arrest pourtant qu'il seroit fait des remonstrances par escrit au Roy sur les troubles que cause le retour du cardinal Mazarin, et que Sa M. seroit supliée de l'esloigner.

Le Cardinal a donné son abbaye de Corbie de 33 mille livres de rente au second filz du mareschal d'Hocquincourt.

Hier au soir S.A.R. ayant advis qu'on conduisoit 50 mille escus que le receveur general d'Alençon envoyoit icy à l'Espargne, envoya 6 de ses gardes avec un exempt pour saisir cest argent, qu'on luy apporta dans son palais; mais il ne s'y trouva que 19,000 livres, qu'elle a promis aux fermiers des gabelles de leur faire rendre demain au matin, en cas qu'ilz justiffient, comme ilz l'ont offert, que cette somme est destinée pour payer les rentes.

Le duc de Retz s'est declairé pour MM. les princes et fait des levées pour eux en Bretagne et Poictou. Le duc de Rohan a pris 3 batteaux chargés d'armes que le mareschal de la Mesleraye faisoit descendre sur la Loire à Nantes pour les levées qu'il fait pour la Cour, ce qui est fort bien venu à ce duc, qui en arme les siennes.

Les trouppes du cardinal Mazarin qui estoint allés à Mourron en sont parties par ordre de la Cour, pour aller en diligence en Anjou.

M. de Beaufort est allé à Montargis, où sont touttes les trouppes de S.A.R., ausquelles il fait donner une demy monstre et les faire partir aussytost. On ne dit pas le chemin qu'il tiendra.

Les lettres de Saumur du 7 portent que le Roy y estoit arrivé le 6, et avoit envoyé les mareschaux de logis à Angers pour marquer les logementz, mais qu'on ne croyoit pas qu'ilz y feussent receus. On escrit aussy d'Angers du 7 que la ville estoit tousjours du party des princes, que plusieurs regimentz y estoint desja arrivé pour la secourir, que les principaux habitans estoint prisonniers dans ledit chasteau, et que le reste se tenoit dans le party du duc de Rohan.


/24/ De Paris le 16 febvrier 1652

L'on a remarqué à Poictiers que dans les harangues qui feurent faittes au cardinal Mazarin à son arrivée par le corps de Ville, l'on y parla de l'esloignement fatal de sa personne ou d'esclipse qui nous avoit causés tant de malheurs, mais qu'on esperoit que le retour de ce beau soleil les calmeroit et dissipperoit tous les nuages qui troubloint l'Estat. Ce cardinal a declairé vouloir estre archevesque et avoir despuis traitté d'ung archevesché, adjoustant qu'il se repentoit de ne l'avoir plus tost fait. Ondedei, son secretaire, a eu une jambe rompue d'ung coup de pied de cheval en arrivant à Poictiers. Les evesques qui estoint dans Paris ayant esté mandés à Tours au 12 de ce mois, ne partirent d'icy qu'avant hier pour y aller. On croit que c'est pour declarer nulz les arrest des parlements donnés contre le cardinal Mazarin comme attentatz à l'immunité des ecclesiastiques, ou pour resoudre d'excommunier tous ceux qui portent les armes contre le Roy. Le Conseil est à Tours, où le Grand Conseil ayant aussy receu ordre d'aller, est party ce jourd'huy pour cest effect.

Il y a des advis de la Cour qui confierment que le chevalier de Guyse n'a point voulu veoir le cardinal Mazarin; et que le comte d'Harcourt avoit tesmoigné estre mescontent de la proposition qu'on luy avoit faitte de donner une partie de son armée au duc de Mercoeur pour aller asseiger Xainctes, mais que l'affaire en estoit demeurée là, sur le reffus que ce comte en avoit fait, d'autant plus qu'il a mandé qu'il n'estoit en estat de faire ce siege.

Le comte d'Hostel, premier gentilhomme de la chambre de S.A.R., estoit allé despuis 8 jours en son gouvernement de Bethune. le sieur de Montgobert, son lieutenant, qui a esté aussy despuis longtemps à Sadite A., luy fit fermer les portes et luy manda qu'il ne le pouvoit recevoir sans ordre du mareschal d'Aumont. S.A.R. y envoya le x un courrier pour porter ordre à Montgobert de recevoir ce comte, quoy qu'elle creut bien qu'il ne la feroit pas, principalement à cause de la mesintelligence qui est despuis longtemps entre eux; et l'on dit despuis avant hier que ce comte a esté arresté prisonnier à Arras.

Le 9 du courant le duc d'Amville arriva icy et offrit la carte blanche de la part de la Reyne à S.A.R., pourveu qu'elle voulut consentir que le cardinal Mazarin demeurat; à quoy elle respondit qu'elle ne demandoit rien sinon qu'il se retirat, et qu'elle estoit si resolue de le pousser à bout que s'il ne restoit plus qu'elle, de tout son party, elle se mettroit dans un moulin à vent pour luy tirer le dernier coup.

Le Parlement s'assembla le x au matin, mais il ne fit rien à cause que M. Bitaut avoit escrit qu'on l'avoit enfin mis en liberté et qu'on avoit voulu qu'il allat veoir le Roy avant que s'en revenir.

Le mesme jour M. de Boisleve, cy devant conseiller au Parlement et à present evesque d'Avranches, presenta requeste à la Tournelle par laquelle ayant remonstré que le lieutenant general d'Angers, son frere, avoit esté mis en prison par le duc de Rohan sans aucune formalité /24v/ de justice, il demandoit qu'il feut ordonné par arrest qu'il feut mis en liberté, et qu'on informat contre ce duc de tout ce qui s'estoit passé à l'execution de cette violence. Cette chambre feut sur le point de donner cest arrest, mais MM. des Enquestes l'empescherent, ne voulant pas souffir qu'on touschat à cette affaire qu'en plaine assemblée des chambres.

La semaine passée S.A.R. deslivra une commission aux sieurs Talon et Le Secq, tresorier de France à Caen, pour establir la subsistance de ses troupes partout où elles passeront, et faire contribuer à cette fin les villes, bourgs, et villages, en leur donnant quittance afain que les sommes en soint desduittes sur les tailles; et que MM. d'Haligre et de Morangis, directeurs des finances, ont esté contraintz d'approuver, ne pouvant l'empescher, et apporterent le xi leur consentement à S.A.R.

Le mesme jour on eut advis que le colonnel Baltazard, qui estoit avec M. le Prince à Perigueux, avoit defait les troupes de M. de Sauveboeuf, qui n'estoint que 600 hommes; qu'il s'estoit retiré dans Ville l'Evesque, ce qui a esté confiermé par les lettres de Bourdeaux du 5, qui adjoustent que le comte d'Harcourt estoit party de là pour venir en Xaintonge; que M. le prince de Conty avoit prit un poste avantageux sur la Garonne, au dela d'Agen, nommé Caude Costi [Caudecoste], où le regiment de la Reyne avoit esté defait par celuy de Chouppes; que les barques de Blaye ayant voulu prendre quelque farines qu'on menoit à Libourne, avoit esté coulées à fond par celles de M. le Prince; et que le marquis de Bordeille ayant accepté quelque avantage que la Cour luy avoit promis pour quitter ce party, Son A. l'alla trouver et le pria de luy declarer nettement ses sentiment là dessus, et le voyant dans cette disposition, consentit qu'il se retirat dans sa maison, comme il a fait, apres luy avoir laissé touttes ses troupes, qui presterent un nouveau serment de fidellité parce qu'elle les avoit soudoyées; et qu'elle s'estoit asseurée de la ville de Perigueux, y ayant mis bonne garnison du consentement des habitans. Despuis, on a eu nouvelle par un courrier de M. le Prince, arrivé hier au matin, que M. de Marchin avoit defait 200 chevaux et autant de fantassins que le baron de Biron menoit au comte d'Harcourt, et que ce baron y ayant esté fort blessé, avoit longtemps demeuré par terre faignant estre mort, et apres s'estoit sauvé pendant qu'on poursuivoit le reste de ses troupes.

Les habitans d'Angers ayant sceu que la Cour estoit arrivée à Saumur, firent le 7 une assemblée dans leur Hostel de Ville, pour deputter au Roy; mais le duc de Rohan l'empescha et fit arrester le president Mesnage et le procureur du Roy, et en chassa d'autres des principaux qui luy estoint suspectz; mais despuis, il mit celuy cy en liberté, apres qu'il luy eut donné caution pour asseurance qu'il ne se mesleroit d'aucune chose ny pour ny contre luy, et fit prester serment à toutte cette assemblée de se tenir dans son party; /25/ neamoings les principaux de la Ville estant presque tous pour la Cour, ce duc ne peut empescher qu'ilz ne fissent une deputation le 9, mais les deputtés estant partis, il les fit arrester et conduire prisonniers au Pont de Cé; et ayant sceu que les mareschaux de logis y alloint marquer les logis, il envoya le lieutenant de ses gardes une lieue au devant d'eux, avec 50 gardes, qui les obligerent par force à s'en retourner à Saumur; sur quoy l'on resolut à la Cour de les y renvoyer, comme l'on fit, avec une escorte de 500 chevaux que le mareschal d'Hocquincourt voulut conduire; et en mesme temps l'on y fit avancer l'armée du cardinal Mazarin, qui ne fait pas le nombre de 2000 hommes, quoy que le Roy ne se soit reservé à Saumur que 3 compagnies des gardes; et parce qu'on faisoit grand fondement sur la division des habitans, l'on fit partir le bagage de la Cour pour s'avancer à la Flesche; mais cepandant le Roy estoit encor à Saumur le 12, parce que le mareschal d'Hocquincour n'avoit pas encor trouvé la facilitté ny la disposition qu'on s'estoit persuadé dans les esprits de la ville d'Angers, d'autant plus que le marquis de la Barre y estoit entré le 9, avec 600 hommes et 9 pieces de canon, et les marquis de Trevigny et la Roche Giffiard le 10, avec 400 chevaux; à quoy l'on adjouste que le comte de Rieux, second filz de M. d'Elbeuf, qui s'est declairé pour MM. les princes, s'y est aussy jetté; mais tout cela n'empesche pas que l'on ne croye que cette division y pourra rendre la Cour la maistresse, et en chasser M. de Rohan avant que les trouppes de S.A.R. y puissent arriver, et desja 3 compagnies des gardes avoint forcé le port de Sorgues, qui pourra beaucoup incommoder Angers. On asseure que M. le Prince, pour obliger ce duc à tenir bon, luy avoit renvoyé la promesse de 100 mille escus que ce duc fit au feu mareschal de Brezé pour l'achapt du gouvernement d'Anjou, qu'il n'a pas encor payé; et que Son A. luy mande que, par ce moyen, s'il venoit à s'accommoder, il ne perdroit rien. C'est le baron de Migene qui luy a rapporté cette promesse, et il en revient le xi.

Le mesme jour S.A.R. envoya un de ses gentilhommes nommé Montreau sur la frontiere de Picardie, pour faire avancer les trouppes du comte de Tavanes et les conduire par un chemin dont elle est asseurée.

On escrit de Sedan du 7 que le jour precedent, le comte de Grandpré deffit 500 chevaux et 300 fantassins ennemis, qui avoint conduitz, le 5, dans Mouzon un convoy de 60 chariotz chargés de bled, en tua plusieurs, et en prit quantité de prisonniers avec tout les chevaux et chariotz.

Le 13 le chevalier d'Escars, qui avoit esté faict prisonnier par les Espagnolz en Flandres cest esté passé, arriva icy, ayant resté relasché sur sa parolle.

Le secretaire que M. de Longueville avoit envoyé en Cour estant de retour à Rouen et ayant apporté des lettres de la Cour à son maistre, celuy cy l'a envoyé à S.A.R., à laquelle il fit veoir le 12, en particulier, les mesmes lettres; et parce que M. de Longueville l'avoit envoyé en Cour pour /25v/ demander qu'on l'employat pour estre mediateur des differentz d'entre la Reyne et MM. les princes, cela fit croire que ce secretaire estoit venu faire des propositions sur ce subject, et que M. de Longueville en attendoit la response de S.A.R. avant que se declarer; mais MM. de Sommery et de St Ibar en reviendrent le 12, et dirent qu'il avoit encor pris du temps, mais on ne doute point qu'il ne soit du party.

Les trouppes que le cardinal Mazarin avoit envoyé au siege de Mourront y sont demeurées et ont relevé celles qui [qui y] estoint; lesquelles estant extremement fatiguées, le comte de Palluau les a envoyé dans divers lieux du Berry pour s'y refraischir. On croit que M. de Beaufort envoyera du moings une partie des troupes de S.A.R. de ce costé là pour lever le siege, estant tres important de conserver cette place, et que l'autre partie marchera en Anjou apres avoir pillé ou du moings fait contribuer la ville de Gien. Il les doit faire marcher dans 4 ou 5 jours, n'ayant peu les faire partir plus tost de Montargis à cause qu'il n'a pas de canons, et ne pouvant pas se faire jour sans cela, parce que touttes les villes sont fermées et barricadées. Il en a envoyé demander à S.A.R., qui luy a envoyé deux pieces de 12 livres avec l'attirail necessaire.

Le Parlement de Bretagne, les deux semestres assemblés, donna arrest le 9, portant que tres humbles remonstrances seroint faittes au Roy sur la consequence du retour du cardinal Mazarin; que Sa M. seroit suppliée de donner la liberté à M. de Bitaut; deffenses sur peyne de la vie à touttes personnes de quelque qualité et condition qu'ilz soint de faire aucunes levées de gens de guerre dans la province (où le mareschal de la Mesleraye en leve); et qu'il seroit escrit au Roy et à la Reyne, à S.A.R., et au Parlement de Paris. Ce parlement là neamoings ne manque pas de bonne volonté d'agir de mesmes que celuy de Paris, mais ce mareschal le tient en bride et l'empesche d'effectuer aucung desseing considerable.

Quelques advis de Lymosin portent que le vieux mareschal de la Force est mort en sa maison de La Force. La mareschalle de Themines est aussy morte à Poictiers.

Le vicomte d'Arpajou, n'ayant point trouvé d'effect aux promesses qui luy avoint esté faittes de la part de la Cour, a tesmoigné quelque disposition à se vouloir declarer pour S.A.R., qui luy a escrit sur ce subject, le traittant de duc.

S.A.R. a envoyé M. de Choisy, son chancellier, en Languedoc pour lever les tailles.

Hier, au matin, le Parlement s'estant assemblé, et M. le duc d'Orleans s'y estant trouvé, l'on parla de revoquer l'arrest que le sieur Boisleve avoit voulu obtenir à la Tournelle contre le duc de Rohan, parce qu'il estoit prest à signer lors que MM. des Enquestes l'empescherent, pretendoit l'avoir obtenu effectivement; et M. de Novion le vouloit appuyer, disant que la Tournelle l'ayant donné, le Parlement n'y pouvoit plus touscher; mais comme il n'estoit pas signé, l'on en demeura là. L'on parla aussy de l'arrest que la Grande Chambre /26/ vouloit donner le 9 pour deffendre les levées des gens de guerre, et des arrestz du Parlement de Rouen et de Rennes, mais on n'y fit encor rien; mais le Procureur General a dit qu'il avoit receu une lettre de cachet du Roy portant ordre de requerir, qu'il feut ordonné par arrest que les communes s'assembleroint et romproint les pontz et passages pour empescher l'entrée des Espagnolz dans l'Estat, et que Sa M. reviendroit bientost dans Paris; à quoy S.A.R. repartit que les troupes que le comte de Tavanes conduisoit n'estoint point ennemis de l'Estat, qu'il n'y avoit pas un Espagnol, et que c'estoit tous François, Allemans, et Liegeois. Il y eut des grandes contestations là dessus, pendant lesquelles S.A.R. dit qu'on luy avoit offert la carte blanche du costé de la Cour, mais qu'elle n'avoit pas d'autre interest que celuy du bien et repos de l'Estat, qu'on ne pouvoit esperer sans chasser le cardinal Mazarin. Les partisans de la Cour vouloint qu'on donnat arrest conforme à la lettre de cachet sans opiner; mais S.A.R. ayant voulu qu'on opinat, la desliberation feut commencée par le Doyen, qui feut d'advis de suivre les conclusions des Gens du roy; mais M. de Broussel ayant esté d'advis de la remettre à aujourd'huy, elle y feut remise; et S.A.R. n'ayant peu s'y trouver ce matin à cause qu'elle est indisposée et s'est faitte saigner, il n'y a point eu d'assemblée, ayant esté arresté qu'on continueroit lors qu'il se porteroit bien.

Hier au soir on eut advis de Saumur du 13 que la Cour y estoit encore, attendant le succes de l'entreprise du mareschal d'Hocquincourt, lequel ayant attaqué un faubourg d'Angers, l'a pris apres avoir souffert un combat où il a perdu 100 ou 120 hommes, entre lesquelz est son filz aisné, qui a esté tué sur la place d'un coup de fauconneau, et le comte de Mesdavid, filz du mareschal de Grancey, y a esté fort blessé; que cela n'espechoit pas que la ville se deffendit fort bien, le duc de Rohan y estant le maistre avec mille hommes des guerre. Le mareschal de Turenne est fort bien traitté à la Cour, mais c'est tout l'avantage qu'il y reçoit au lieu du commandement qu'on luy avoit fait esperer de l'armée d'Anjou, que le mareschal d'Hocquincourt a emporté sur luy. MM. Servien et de Lyonne sont plainement restablis. M. de Chasteauneuf est encor à Tours, la Reyne l'ayant prié d'y demeurer quelque temps, apres quoy il viendra en sa maison de Montrouge.


/28/ [written by Scribe # 9] De Bruxelles le 10 fevrier 1652

Le comte de Quintin, neveu du duc de Bouillon de la maison de la Moussaye, ayant eu different avec le comte de Tavanes il y a deja quelque temps, et ne pouvant pas s'en ressentir à cause que celuy cy avoit le commandement des trouppes de M. le Prince sur luy, n'a pas manqué de l'appeller aussitost que le duc de Nemours a esté icy pour prendre commandement. Pour cet effet, ils sortirent dimanche dernier hors de la porte qui va vers Namur, où deux de leurs amis ayant accouru pour les separer, ils les prirent pour leurs seconds et continuerent à se battre jusqu'à ce que le comte de Tavanes ayant esté lege[re]ment blessé, tua le comte de Quintin sur la place.

M. de Lorraine a obtenu un arrest pour l'execution de l'arrest de mort donné contre Don Jean delli Ponti, jusqu'au retour d'un courrier qu'il a envoyé à la cour d'Espagne.

Le different qui estoit entre les duchesses de Guise et de Wirtemberg ne fait plus de bruit, les commedians ayant receu ordre de ne faire plus aucune ceremonie de remerciement ny à l'une ny à l'autre; mais la duchesse de Wirtemberg a eu despuis d'autres differends avec d'autres dames de cette cour, parce qu'elle veut trancher de souveraine, et les autres ne s'estiment pas moins qu'elle.

L'on a envoyé le prince de Ligne avec quantité de cavalerie dans le Boulonnois pour y amuser le mareschal d'Aumont et donner lieu au comte de Tavanes de passer en France sans obstacle; et pour cet effet on envoye d'autres trouppes vers la frontiere de C[h]ampagne et de Lorraine, afin d'y amuser aussy le mareschal de Seneterre. L'on continue d'assurer que M. de Lorraine est tout resolu de donner des trouppes aux princes de France, et qu'il est entré ont [en?] ligue avec eux, en sorte qu'il leur fournira bien 8000 hommes, comprins les Lorrains, dont plus de 1000 sont /28v/ en marche audella de Cambray, où le comte de Tavanes est allé dès avant hier, et le duc de Nemours aujourd'huy avec le comte de Fuensaldaigne, pour y faire marcher les regiments allemans qu'on leur fournit; mais ce duc doit revenir icy pour servir d'ostage et seuretté de ses trouppes et de l'accomplissement des conditions du traité fait avec le prince de Condé. L'Archiduc et le duc de Lorraine luy font icy le mesme traitement qu'aux princes de l'Empire.


/30/ De Paris du 23 febvrier 1652

Le 17 du courant le Parlement s'estant assemblé, M. le duc d'Orleans se plaignit fort des conclusions que les Gens du roy avoint données le 19 sur la lettre de cachet dont il feut parlé la semaine passée, touchant l'opposition que Sa M. desiroit qu'on fit à l'entrée du duc de Nemours, laquelle lettre S.A.R. dit estre du stile du cardinal Mazarin; et que quand aux troupes que le duc de Nemours conduisoit en France, qu'il estoit constant qu'il n'y avoit pas un Espagnol, que tous Allemandz qui sont à qui plus leur donner, qu'on pourroit les licentier quand on voudroit, tant tenus, tant payés; qu'ilz ne venoint point pour s'emparer d'aucune place ny pour executter aucung desseing contre l'Estat (dont S.A.R. a respondu en son propre et privé nom); qu'ilz venoint seulement pour estre employés pour ses ordres à chasser le Mazarin; qu'elle avoit jugé à propos de le faire venir, parce que c'estoint des troupes touttes prestes et aguerries, et que c'estoit un melieur et plus prompt moyen pour executter les arrestz de la Compagnie que de s'amuser à faire des nouvelles levées; que le cardinal Mazarin avoit bien mené en France des vrais Espagnolz travestis, pour y mettre le desordre, et qu'à la Cour on le luy avoit bien permis, et qu'il seroit bien estrange si cest ennemy commung avoit un privilege d'employer des estrangers contre l'Estat, et qu'on ne l'eut pas de l'employer contre luy. Ce discours estant finy, l'on dit tout d'une voix qu'il ne falloit point desliberer sur la lettre de cachet, et l'on parla d'asseurer les rentes et gages des officiers des cours souveraines; et sur les plaintes qui feurent faittes que les tresoriers de France de Lyon, par ordre du Conseil, avoint donné une ordonnance par laquelle ilz arrestoint le fondz destinés pour les rentes, il y eut arrest tout d'une voix, portant cassation de cette ordonnance, et ordonné qu'ilz viendroint en personne rendre conte de leur proceddé, et seroint responsables en leur propres et privés noms des deniers affectés pour les rentes, et que touttes les compagnies souveraines de Paris seroint conviées de s'assembler le 19, par depputtés, dans la salle de St Louys, avec MM. de l'Hostel de Ville, pour aviser aux moyens de conserver les rentes et gages des officiers.

Il se confierme que le comte d'Hostel a esté arresté prisonnier dans Arras, où M. de la Tour, qui en est gouverneur, luy ayant donné parolle qu'il y pouvoit demeurer en seurté, il y feut quelques jours sans qu'on luy dit rien, en attendant des nouvelles de l'effect que pourroit produire l'ordre que S.A.R. avoit envoyé au sieur de Montgobert, son lieutenant à Bethune; et ayant sceu que celuy cy persistoit à ne le point laisser enterer dans son gouvernement, il se disposa à s'en revenir, et prit congé de M. de la Tour, qui luy donna mesmes une brigade pour l'escorter; mais ce comte estant à la porte de la ville, un officier luy dit qu'il falloit retourner parler à M. de la Tour; à quoy ayant obei, le capitaine des gardes de M. d'Elbeuf luy dit qu'il avoit ordre du Roy et de son maistre de l'arrester et de se saisir de sa personne, sans faire paroistre cest ordre et sans que M. de la Tour se mit davantage en devoir de tenir sa parolle.

S.A.R. ayant envoyé offrir la commission de lieutenant general de son armée au baron de Sirot, il l'a acceptée; et pour cest effect estant arrivé icy le 17, elle luy fit des grandes caresses et luy donna des grandz tesmoignages de l'estime qu'elle faisoit de luy, comme effectivement /30v/ il est grand cappitaine. Madame et Mademoiselle le receurent aussy fort bien, et celle cy luy envoya le lendemain au matin 600 pistolles pour le mettre en estat de partir. M. Lambert a esté aussy fort recherché par S.A.R., pour servir en la mesme qualité, mais il s'en est excusé; et ainsy ce baron est seul lieutenant general de ce corps soubz M. de Beaufort, S.A.R. n'en ayant point voulu faire d'autre, quoy que le comte de Mare et le sieur de Valon y pretendissent, lesquelz serviront aussy seulz de mareschaux de camp, le marquis de Sablonniere et quelques autres en estant exclus. Ce baron partit hier pour aller trouver M. de Beaufort, qui partit de Montargis le 17 avec les troupes, pour marcher vers l'Anjou, et arriva hier à Bonneval, 4 lieues de Chartres, où il attendra 2 pieces de canon de 12 livres la bale que S.A.R. luy envoye, outre 2 autres de 6 livres, qui suivent ordinairement les regiments de S.A.R.; cependant il a envoyé le baron de Migene à M. de Rohan pour l'advertir de la marche.

Le 18 S.A.R. envoya M. de St Ibar dans le Vexin normand, où plusieurs gentilhommes continuent leur assemblée, et le lendemain elle y envoya encor un gentilhomme nommé St Sernin, afin de les asseurer qu'elle tiendroit la main à empescher les trouppes que [sic] le duc de Nemours n'y fissent desordre, et leur faire veoir l'ordre qu'elle avoit donné pour leur faire fournir l'estape dans les lieux où elles passeront, pour les y faire vivre avec discipline, ayant baillé à cette fin 4 de [sic] gardes à ce gentilhomme pour conserver lesdits lieux. Elles entrerent vers St Quentin avec 4 pieces de canon, n'ayant peu plus tost à cause que les Espagnolz demandent de seurté pour elles. On les attendoit hier à 2 ou 3 lieues d'Amyens, si elles n'ont trouvé d'obstacle par l'opposition du duc d'Elbeuf, lequel suivant les ordres de la Cour a fait rompre le pont d'Ormy et de Picquigny et a ramassé 2000, tant gentilhommes que paysans, pour garder le passage. M. de Manicamp passa icy le mesme jour 19 pour le mesme sujet, luy 3e incognito, et feut poursuivy par ordre de S.A.R. aussytost qu'elle en feut avertie, mais on le manqua d'ung quart d'heure. L'on croit que les mareschaux d'Aumont et de Seneterre n'auront peut contribuer à l'empeschement de cette entrée, à cause qu'en mesme temps il est entré un corps d'armée d'Espagnolz dans le Boulonnois et un autre sur la frontiere de Champagne et Lorraine; et parce que les habitans de Mantes estoint dans quelque desseing d'empescher le passage aux trouppes de M. de Nemours, S.A.R. parle d'y aller et y a cependant envoyé le duc de Sully pour ce suject, quoy qu'on croyoit qu'elle ira plustost pour s'aboucher avec M. de Longueville, qui vient à Dreux, 4 ou 5 lieues de là.

Il y a icy un deputté des Huguenotz de Languedoch pour demander à S.A.R. les privileges qu'ilz avoint en 1625, moyenant quoy ilz sont prestz à se declarer pour elle. Il a eu bonne et favorable audiance, et S.A.R. luy a dit qu'elle y deslibereroit. On croit qu'elle luy accordera ce qu'il demande.

M. de Murat, qui avoit esté envoyé par S.A.R. au vicomte d'Arpajou, en est revenu et a rapporté qu'il estoit prest à se declarer pour elle à certaines conditions, et qu'il luy fourniroit 100 compagnies d'infanterie et 50 de cavalerie, le tout faisant 6 mille hommes; et sur quoy S.A.R. luy a escrit touchant les conditions qu'il demande, lesquelles sont encor secrettes.

/31/ L'on mande de Thoulouse du 7 que le chevalier de Rivieres y estant arrivé avec une requeste et une lettre de cachet au Parlement, on avoit d'abord arresté qu'il seroit ouy, et on luy avoit donné sceance dans l'assemblée, laquelle avoit commencé de desliberer là dessus, mais non pas achevé.

On escrit de Montauban du 8 que M. le prince de Conty faisoit raser les fortiffications de Coude Coste [Caudecoste], où il avoit trouvé et fait enlever quantité de bledz, et les troupes beaucoup de rabin [?] qu'on y avoit refugié des environs; et que M. de St Luc ayant passé la Garonne à Bouret [Bourret] avec 4 regimentz de cavalerie, faisant pres de 500 chevaux, et ceux de Champagne et de Lorraine d'infanterie, qui faisoint mille hommes, dont la moitié n'ont point des armes, avoit fait sommer les villes de Beaumont et de Grenade sur la Garonne, lesquelles luy avoint respondu qu'elles tiendroit tousjours bon pour le Roy et pour M. le Prince.

De Bourdeaux on mande du 15 que M. le Prince s'estant asseuré de Perigueux, et y ayant laissé du consentement des habitans une garnison de 800 hommes, commandés par le colonnel Baltazard et par le sieur de Chanlot, estoit allé à Bergerac, qu'il faisoit fortiffier de quelques bastions royaux; que l'on continuoit aussy les fortiffications de Bourdeaux, et que MM. de la Ville ayant pour cest effect demandé au president Viole, qui fait la fonction de surintendant des finances pour M. le Prince, une somme de 3000 livres qu'ilz ont accoustumé de prendre tous les ans sur le convoy, ce president la leur avoit refusé, dont ilz estoint fort mal satisfaitz contre luy.

M. le prince de Tarante est entré dans le Poictou ayant pris Soubize, Moyse [Moëze], et quelque petit chasteau, dont il a obligé les garnisons à prendre party soubz luy.

Les lettres du camp du comte d'Harcourt, qui est à Bourdeilles, dattées du 12, portent que ce conte s'estoit avancé jusques là, à dessaing d'assieger Perigueux, qui n'en est qu'à 3 lieues; mais qu'ayant sceu que M. le Prince y avoit mis une forte garnison, il se contenta d'attaquer le bourg et le chasteau de Bourdeilles, qui se rendirent d'abord, et que ce feut le suject que le marquis de ce nom feut obligé de quitter le party de M. le Prince; que ce comte ayant receu ordre de la Cour d'aller assieger Xaintes, il avoit fait partir pour cest effect le sieur du Plessis Belliere, lieutenant general, avec son infanterie, et le devoit suivre 3 jours apres avec la cavalerie.

L'on avoit envoyé le comte Broglio en Xaintonge avec environ 2 mille hommes des troupes du cardinal Mazarin, pour le dessaing du siege de Xaintes, parce que la Cour ne croyoit pas en avoir besoing en Anjou, s'estant tousjours fondée sur le party qu'elle avoit dans la ville; mais la resistance qu'elle y a trouvé l'a obligé de contremander Broglio avec ses troupes pour assieger Angers, où elles se sont avancées; et en mesme temps on a envoyé ordre de la Cour à M. de la Mesleraye de partir en diligence de Nantes, pour venir commander au siege et y mener du canon, mais il n'en estoit pas encor party le 16, y estant malade de la goutte. Il avoit fait mettre seulement 3 pieces de canon de 24 livres de balle et 4 de 12 livres dans des batteaux, pour les faire conduire devant Angers. M. de Cominges, gouverneur de Saumur, avoit pretendu de servir de lieutenant general au siege, mais M. de Bar l'ayant /31v/ emporté sur luy, il tesmoigna publiquement son ressentiment à la Reyne. Cepandant le cardinal Mazarin continuant à tenter les voyes de la negotiation, envoya secrettement au duc de Rohan le sieur de Bourrillie, sous gouverneur du Roy, pour luy faire des propositions d'accommodement; mais ce duc ne le voulut point escoutter, afin de ne donner point de jalousie à personne, et le renvoya sans le laisser entrer; ce qui ce [se] confierme par les lettres d'Angers du 14, qui adjoustent que le mareschal d'Hocquincourt y ayant envoyé le sieur Lasnée, conseiller d'Estat, avec un trompette pour faire aussy des propositions d'accommodement, ce duc n'avoit pas voulu non plus parler à celuy cy, disant que c'estoit un faussaire et un traittre; qu'ensuitte ce mareschal y envoya le comte de Guinçay, qui parla au marquis de Trevigny et de la Barre et leur dit qu'il venoit de la part du Roy, sommer la ville de le recevoir; à quoy ilz repondirent que le Roy y seroit tousjours bienvenu, pourveu qu'il n'y eut point de Mazarin à sa suitte; et le renvoyerent apres avoir crié devant luy, "Vive le Roy, et foutre de Mazarin et de tous ceux qui le suivent"; que le duc de Rohan s'y estoit saisy d'ung homme qui estoit chargé de lettres pour quelq'ungs des principaux de la ville, qui devoint livrer deux portes à ce mareschal, lesquelz il avoit fait arrester; que les bourgeois avoint fait une sortie dans laquelle ilz avoint tué 20 ou 25 soldatz, et les escoliers un autre où ilz en avoint encore tués quelq'ungs; que la ville estoit à present bien unie et dans la resolution de se deffendre; que ce mareschal y avoit renvoyé un trompette pour la menacer de brusler le faubourg si elle ne se rendoit. Le duc de Rohan luy avoit mandé que si l'on brusloit la moindre maison, il raseroit touttes celles des Mazarins qu'il tenoit ou qu'il avoit chassé, ce qui obligea ce mareschal d'abandonner le faubourg sans y faire aucung mal, et de se retirer apres y avoir fait enterrer son filz. D'autres lettres d'Angers du 17 portent que ce mareschal s'estoit retiré avec ses trouppes, estant retourné à la Cour, qui est encor à Saumur, dont l'on mande qu'il s'en alloit en son gouvernement de Peronne, malsatisfait de 2 choses: la premiere, de ce qu'on luy ostoit le commandement de l'armée d'Anjou pour le donner au mareschal de la Mesleraye; et la 2e, parce que le cardinal Mazarin, apres luy avoir promis l'abbaye de Corbie, la luy avoit refusé, luy offrant seulement celle d'Orcan [Ourscamps], qui vaut un tiers moings que l'autre; et qu'on envoyoit des troupes au devant de M. de Beaufort pour luy coupper le passage. Cepandant le duc de Rohan ce [se] voyant solicitté par 3 des principaux habitans de veoir les propositions d'accommodement qu'on luy faisoit, il leur respondit qu'il les escouterroit volontiers si elles estoint faittes par d'autres personnes que celles qu'on luy avoit desja envoyées, et qu'il ne refuseroit jamais la paix s'il y trouvoit ses seurtés et satisfactions necessaires pour la ville, pour ses amis, et pour luy; et que pour preuve de cela, il estoit d'advis de deputter à la Cour, afin de demander à traitter avec une personne de creance. Sur cela il deputta ces 3 personnes, /32/ afin de les chasser honnestement par ce moyen; et estant arrivées à Saumur, on envoya aussytost le sieur de Navailles à ce duc, qui le receut fort honnestement et confera longtemps avec luy; mais ilz ne concleurrent rien, parce que celuy cy luy dit qu'il n'y avoit de seurté pour personne, si le Roy n'avoit la bonté de chasser le cardinal Mazarin; ce qui fascha fort M. de Navailles, qui rapporta pour response à la Cour: que M. de Rohan avoit voulu amuser la Cour et le peuple d'Angers par cette conferance, en attendant l'aproche des trouppes de S.A.R.

Le chevalier de Granmont estoit party d'icy le 19 pour retourner à la Cour, feut volé à 12 lieues d'icy par 5 hommes masqués qui luy prirent 500 pistolles.

Le 19 le Parlement s'assembla pour desliberer sur un arrest du Conseil qui y feut apporté, contenant que le Roy n'ayant jamais entendu que les fondz des rentes et des gages des officiers feussent detournés, ilz revoquoit tous les arrestz qui pourroit avoir esté donnés contraires à cela, et ordonnoit que les receveurs et autres payeroint incessament les rentes et gaiges, sans qu'ilz puissent estre detournés pour quelque cause ou pretexte que ce soit; mais parce que S.A.R. n'estoit pas dans l'assemblée, on ne fit autre chose que luy deputter pour la prier de se trouver le lendemain. Elle respondit qu'elle prioit la Compagnie de remettre au 22, comme il feut fait. Le president Bailleul y publia que la ville d'Angers avoit esté prise le 17, mais cela s'est trouvé faux par les lettres du mesme jour de ladite ville et de Saumur.

Le 20 MM. d'Aligre et de Morangis, directeurs des finances, feurent receus conseillers honnoraires au Parlement, et s'y trouverent le lendemain à l'assemblée des chambres; où le premier ayant proposé de nouveau de donner arrest pour empescher l'entrée des Espagnolz, on luy respondit qu'apres ce qui c'estoit [s'estoit] passé sur cette matiere dans la derniere assemblée, il n'en falloit plus parler. Ensuitte il remonstra qu'il n'estoit pas besoing de s'assembler à la chambre St Louis, puisque le dernier arrest du Conseil asseuroit le payement des rentes et des gages des officiers; mais la Compagnie jugea à propos d'y desliberer, et l'on commencea d'opiner là dessus, mais on n'acheva pas, et la desliberation feut remise au 21; et parce que S.A.R. ne s'y estoit pas trouvée, on luy deputta derechef pour l'invitter de s'y trouver, à quoy elle respondit que puisqu'on avoit commencé à desliberer, on pouvoit achever sans qu'il feut necessaire qu'elle y assistat; neamoings qu'elle s'y trouveroit si sa santé le luy permettoit, sinon qu'elle y envoyeroit un de ses secretaires pour s'en excuser.

Le 21 S.A.R. ayant esté advertie que l'abbé Bentivoglio et le neveu du cardinal Bichy s'en retournoint à la Cour, apres avoir fait icy quelque negotiation pour le cardinal Mazarin, leur envoya /32v/ au devant un exempt et quelques gardes, qui les arresterent proche le Bourg la Reyne et les menerent au palais d'Orleans; mais parce qu'on ne les trouva chargé d'aucune lettre, S.A.R. les fit relascher le soir sur leur parolle, et les fit conduire par l'exempt et les gardes chez M. le Nonce, où ilz allerent loger.

Hier au matin le Parlement s'estant assemblé, S.A.R. y envoya M. de Fromont, secretaire de ses commandements, pour s'excuser de ce qu'elle ne s'y pouvoit pas trouver, et dire à la Compagnie qu'elle pouvoit achever la desliberation du jour precedent, comme l'on fit; et il feut ordonné que l'arrest du Conseil sur lequel on desliberoit seroit mis au greffe seulement, et que l'arrest de la Compagnie donné le 17 pour l'assemblée des depputtés des cours souveraines à la chambre St Louys seroit executté; et neamoings, parce que d'Aligre et Morangis, pour empescher cette union des cours souveraines qui embarrasse fort la Cour, avoit proposé que dans 8 jours ilz feroint donner à la Compagnie touttes les seurtés qu'elle pourroit souhaitter pour le payement des rentes et gages des officiers, il feut aussy arresté in mente curiae que l'assemblée de la chambre St Louys seroit surcise pour 8 jours.

Les advis de Thoulouse du 14 portent que le Parlement y avoit donné arrest pourtant que la desclaration donnée contre M. le Prince seroit surcise, jusques à ce que le cardinal Mazarin seroit hors du rouyaume, et qu'il seroit fait des remonstrances au Roy sur l'importance qu'il y avoit de l'esloigner, et que l'arrest par lequel sa teste a esté mis à prix subsisteroit; que le chevalier Terlon y estant arrivé pour y faire quelque negotiation pour ce cardinal, il s'y estoit excitté une grande reumeur contre luy, qui avoit obligé les capitoulx d'aller à cheval par toutte la ville pour appaiser cette rumeur, et qu'on avoit fait sortir ce chevalier et quelques autres.

M. de la Tour, gouverneur d'Arras, est mort sans avoir fait agreer à la Cour le sieur de Ste Mesmes, son beaufrere, avec qui il avoit traitté. Celuy cy est allé à la Cour pour tascher à se faire agreer, mais on ne croit pas qu'il y puisse rien avancer; cepandant on a envoyé dans ce gouvernement un gentilhomme nommé Mondeja, pour y commander en attendant qu'on y aye pourvu d'ung gouverneur.

S.A.R. a eu advis ce matin que les trouppes du duc de Nemours arriverent avant hier à St Pinon, proche Genlis, 25 lieues d'icy.