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Les signatures dans la Biblia Sacra appartenant à l'Abbé Jèrôme Prosdocimi seraient-elles celles de Marc-Antoine Charpentier?

(Was Abbé Prosdocimi's Biblia Sacra once owned by Marc-Antoine Charpentier?)

 

(English summary: During the summer of 2011 this question was asked on Marc-Antoine Charpentier's Facebook page. His "friends" seemed convinced that it is his writing; and indeed, there are some superficial similarities with Marc-Antoine's script. But when one carefully compares the scans from the Biblia Sacra (2 signatures and some comments) and the 5 known signatures of Marc-Antoine Charpentier and the lyrics of his autograph scores, one can only conclude the composer was not the person who put his name on the title page of Biblia Sacra and who summarized the story of Phineas on a blank page of that book. Since most of the "friends" who participated in these exchanges were francophone, I have written this Musing in French.)

Pendant l'été de 2011, cette question, posée sur le site Facebook dédié à Marc-Antoine Charpentier, a agité les "amis" du compositeur. Plusieurs d'entre eux insistaient que oui - cela, semble-t-il, sans avoir pris la peine de comparer les 5 signatures connues de Marc-Antoine avec les 2 signatures sur la page de titre de la Biblia Sacra (1668).

Me fondant sur les documents, je peux dire avec certitude que les "amis" du compositeur se trompent. Je m'explique:

Au premier abord, les signatures se ressemblent, car les deux Messieurs Charpentier qui nous intéressent employaient la main italique dite "bâtarde." À partir des années 1650, cette écriture avait remplacé la main dite "ronde," longtemps utilisée dans la chancellerie et chez les notaires. (Pour sa signature de parade, ci-dessous, Marc-Antoine Charpentier utilisait cette main "ronde" devenue archaïque.)

Ces similaritiés entre les 5 signatures de Marc-Antoine et les 2 signatures de l'autre Charpentier sont toutefois bien supérficiels. Il y a des divergences importantes qui apportent la preuve que la Biblia Sacra ne faisait pas partie de la bibliothèque dévotionnelle de Marc-Antoine Charpentier. Je ne citerai ici que sept parmi ces divergences: elles sautent aux yeux dans les exemples ci-dessous, en dépit du fait que, à travers les années, la main de Marc-Antoine a évoluée. (Je m'excuse pour la mauvaise qualité des illustrations tirées de la Biblia Sacra.)

  1. Le C initial -- chez Marc-Antoine, depuis 1662 et jusqu'en 1684, le grand C commence par un petit boucle en haut et descend ensuite bien plus bas que le reste du nom. Sauf dans sa signature de parade (main ronde), ce C est grand ouvert. En revanche, le C de l'autre Monsieur Charpentier a presque la forme d'un cercle et ne commence pas avec une boucle. Il n'est pas non plus semblable à la C de la main ronde de Marc-Antoine.
  2. Le h -- chez Marc-Antoine, le boucle en haut est toujours assez ronde et elle penche nettement vers la droite. En revanche, le h de l'autre Charpentier est mince et ne penche pour ainsi dire pas vers la droite.
  3. Les espaces -- chez Marc-Antoine le nom est toujours coupé en plusieurs segments: Charp + enti + er. En revanche, après le C initial, l'autre Charpentier lie toutes les lettres.
  4. Le r final -- Sauf dans le registre de la Faculté de Droit, Marc-Antoine prolonge toujours le r final par une ligne horizontale, et cette ligne est parallèle à la ligne imaginaire sur laquelle repose la signature. En revanche, chez l'autre Charpentier on ne rencontre point ce prolongement: il finit son r avec une petite courbe assez brève.
  5. Le ti -- Chez Marc-Antoine le t du ti est plus haute que les autres lettres, et le compositeur barre ce t à la mi-hauteur. En revanche, chez l'autre Charpentier, non seulement la t n'est-elle guère plus haute que les autres lettres, elle n'est pas barré non plus.
  6. Les e -- Chez Marc-Antoine la partie inférieure de la boucle des e est fort souvent située à la mi-hauteur des autres caractères (il en est de même pour les paroles qu'il met en musique, voir ci-dessous). En revanche, chez l'autre Charpentier le bas de la boucle s'aligne avec la ligne imaginaire sur laquelle il place ses lettres.
  7. Le paraphe -- Le paraphe de Marc-Antoine (voir sa signature en main ronde) est fait de petits rectangles, chacun ayant une petite boucle aux coins; et le paraphe finit par une longue queue, large et dense. En revanche, le paraphe dans la Biblia Sacra est fait de petits ovales; et la queue devient de plus en plus mince. Or, puisqu'un paraphe servait pour prouver l'identité de l'écrivain, on prenait grand soin de le faire toujours de la même maniere, et aussi exactement que possible. Bref, le paraphe était extrêmement personnel. Par conséquent, les différences considérables entre le paraphe de Marc-Antoine Charpentier et celui de l'autre Monsieur Charpentier, sont une preuve irréfutable que cet exemplaire de la Biblia Sacra n'appartenait pas à notre compositeur.

 

Biblia Sacra, signature 1
Biblia Sacra, signature 2 avec paraphe
M-A Charpentier, 1662 mariage de sa soeur
M-A Charpentier, 1662 inscription à la Faculté de Droit
M-A Charpentier, 1684 reçu, Comédie Française
M-A Charpentier, 1685 main ronde sur un acte de tutelle du Châtelet de Paris
M-A Charpentier, 1691 contrat pour les orgues du collège Louis-le-Grand

Finalement, un petit mot sur les commentaires ajoutés la Biblia Sacra: La main n'est pas celle de Marc-Antoine Charpentier. La personne qui a écrit ces commentaires emploie une écriture où des caractères de la main ronde s'entremêlent avec ceux de la main bâtarde. Marc-Antoine ne fait pas ce genre de mélange. En plus, on ne trouve chez Marc-Antoine ni les fautes d'orthographe qui parsèment ces commentaires, ni certaines caractères qui, chez le propriétaire de la Biblia Sacra, ont une formation très particulière - par exemple, le n final avec une queue qui pointe vers la gauche (dans les deux exemples ci- dessous, comparer le d'un dans le commentaire avec les deux d'un de Marc-Antoine!) Et ainsi de suite, pour au moins 50 pourcent des caractères.

 les commentaires sur la page de garde de la Biblia Sacra

quelques lignes tirées de la Petite Pastorale de Marc-Antoine Charpentier (Mélanges de Minkoff, tome. 2, p. 113)