The Ranums' Panat Times

 

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Trois tentatives de désenclaver Panat:

la "route royale" entre Rodez et Figeac, la" Grande Rampe de la Côte de Panat,"
et le "chemin no 17"


Imaginons comment les habitants de Panat se déplaçaient, aux années 1700. On montait et on descendait continuellement, en général à pied mais parfois à cheval ou accompagné d'un mulet qui portait des fardeaux.

Panat était situé au cœur d'un réseau de chemins étroits et bordés de murs. Depuis chaque "porte" du village (le Bac, [LINK] le Bary, et le "faubourg" qui de nos jours relie l'abreuvoir à l'église) descendait un chemin assez abrupt: parmi les plus utilisés, sans doute, étaient ceux qui menaient à la Frégière, à Clairvaux, à Montfranc ....

D'autres chemins partaient depuis les abords du cimetière actuel. Il y avait une "rampe" (en bleu) assez rude qui menait au causse et qui y rejoignait d'autres chemins en direction d'Issalinie ou de Rodez. S'y trouvait aussi le départ d'un tronçon de chemin qui descendait à la Frégière. (On le voit en rouge dans cette photo prise vers 1893: il passe derrière le cimetière et la nouvelle église avant de commencer sa descente vers la droite. (On le voit mieux sur la photo de la Grande Rampe, ci-dessous, prise en 1890.)

Depuis ce carrefour proche du cimetière partait aussi un chemin étroit et pas toujours facile (également en rouge) qui était situé bien plus bas que la route D 257 actuelle. Il descendait à la fontaine de "Pâris," où il croisait un chemin qui descendait à la vallée. Passant ensuite par des creux, des vignes, et des prés, ce chemin montait à Serres d'où on pouvait sans doute rejoindre un chemin en direction de Nuces. (Aux alentours de la fontaine de Pâris, une partie de ce chemin se voit toujours sur le cadastre. Il est rehaussé en vert sur le détail du cadastre qui accompagne notre article sur la fontaine. La route rehaussée en jaune dans la photo est le "chemin no 17" (la route D 257 actuelle), terminée vers 1887 ou 1888.

Pour aller à la messe à Panat, les paroissiens les plus éloignés du village suivaient ces chemins assez rudes, depuis la Frégière, Montfranc, Serres, Issalinie. Pour livrer du vin à un commanditaire à Rodez, un vigneron de Panat chargeait son mulet avec autant de barricous ou d'outres que la pauvre bête pouvoit supporter, et ensemble ils montaient l'étroite rampe vers le causse.

La carte dite "de Cassini" (1781) permet de voir la rareté de routes dans leCarte dite de Cassini: Panat et le Vallon Vallon. (Pour aggrandir l'image, cliquez-la.) On y voit une route qui traverse Clairvaux: grâce à cette route (ou plutôt, ce chemin?), le village est lié aux hauteurs des alentours: d'un côté il y a Goutrens et de l'autre, Issalinie — et, au-delà d'Issalinie, il y a Rodez. On y voit aussi une route qui lie Rodez à Valady (avec un embranchement vers Marcillac), et à Saint-Christophe, et qui continue vers le Lot. C'est la nouvelle "route royale" commencé vers 1760 et dont nous ferons bientôt plus ample connaissance. (La forte descente du "tournant du sous-préfet" n'y figure pas. Est-ce l'indice que la carte s'inspire d'un plan plutôt schématique et que les ingénieurs royaux n'avaient pas encore décidé comment vaincre cet obstacle?)

Ce sont les seules routes par lesquelles les habitants de Panat peuvent entrer en contact avec des villages tant soit peu éloignés de leur fin fond du Vallon. En somme, sous Louis XV, Panat n'était guère moins enclavé qu'au Moyen Age.

Vers 1760 la "communauté de Panat" a commencé à s'agiter à propos d'une amélioration des chemins — et vraisemblablement d'un désenclavement avant la lettre. Mais elle agissait par intermittance et parfois sans grande conviction. Nous présenterons ici quelques documents qui permettent d'entrevoir l'histoire de trois tentatives de désenclaver Panat, 1760-1890 .

I. La "route royale": un "chemin de grande communication"
qui liera Rodez à Figeac, avec un embranchement vers Marcillac

Les papiers des Adhémar de Panat, préservés aux Archives départementales de l'Aveyron, révèlent qu'en décembre 1760 l'administration royale élaborait le projet de construire un "chemin" pour relier Rodez à Figeac. Occupant à peu près l'emplacement de la route actuelle D 840, le chemin allait traverser le causse un peu à l'ouest d'Onet-le-Château et descendre ensuite au Vallon à Valady, d'où partirait un embranchement en direction de Marcillac. Le chemin principal passerait ensuite par Saint-Christophe, pour arriver à Firmi et enfin au Lot.

Or, la "communauté de Panat" se sentait menacée par ce projet - et cela pour des raisons qu'on ignore. Elle a donc secrètement fait pression sur l'intendant royal, dans une tentative de neutraliser une "cabale" qui favorisait le tracé proposé par l'administration royale.

Deux lettres conservées par le comte de l'époque, François-Louis d'Adhémar de Panat, font allusion à cette "cabale"; mais sans savoir plus sur les personnes nommées dans la première lettre — par exemple, leurs fonctions, leurs alliances, leurs lieux de résidence — nous ne pouvons pas démêler les fidélités qui auraient déterminé une prise de position ou une autre. Il est clair que le comte et son entourage, faisant bande avec Clairvaux, s'opposaient à la construction du chemin Rodez-Figeac.

Pourquoi cette opposition? Les lettres ne permettent qu'une réponse sommaire: les habitants de Panat et de Clairvaux se sentaient "menacés," ils jugeaient que le chemin serait "inutile," et ils craignaient "les charges" qui allaient "accabler le pays." Motivés par un esprit de paroisse qui rendait suspects les voyageurs ou les ouvriers venus d'ailleurs, ils avaient peur aussi de "désordres." À ces quelques indices, ajoutons une hypothèse qui expliquerait l'opposition du comte et des habitants de Panat et de Clairvaux au tracé proposé par l'intendant royal: est-ce qu'ils tenaient à ce que la route passe par Issalinie pour descende ensuite au Vallon par la Côte de Panat? (1)

La première lettre a été écrite par Monsieur Puech de Rodez; elle est adressée à un personnage "puissant" dans l'entourage du comte. (Les points d'interrogation et les tirets dans notre transcription indiquent soit des lectures incertaines, voire des mots rendus illisibles par des taches d'eau.)

Ici — et dans tous les documents qui suivent — nous soulignons en gras quelques bouts de phrase particulièrement révélateurs.)

Rodez, 2d may 1761

Monsieur,

Les projets qu'avoit fait Mr Seguret de faire ouvrir un chemin pour Figeac avec un embranchement pour Marcillac, avoint [sic] échoué dans le mois de decembre dernier [1760]. Ses desseins avoient si maltourné, la ville avoit été si revoltée, et la scene avoit été si desagreable pour ceux qui avoint cabalé pour surprendre les suffrages des deliberants, qu'on n'avoit pas dû imaginer qu'on eut encore fait de nouvelles tentatives; mais il y a de gens qui ne se rebutent jamais, et qui pour servir leur volonté et leur entetement s'exposent, sans scrupule et sans delicatesse, à tout entreprendre sans s'embarrasser si les moyens sont ou ne sont pas legitimes. C'est ce qui vient d'arriver icy, car mardy dernier on a fait tenir aussi secretement qu'il a eté possible une deliberation par laquelle treize particuliers seulement, en ce compris le president de l'assemblée de ses consuls, ont arreté qu'on supplieroit Mr l'intendant de faire faire incessemment l'ouverture du chemin de Figeac, toujours avec l'embranchement pour Marcilhac. Ce chemin doit passer par Valady et St Christophle. Le petit nombre des deliberants, sauf de Mrs Jouery et Bonal, ne signerent pas sans repugnance; mais on leur dit tant de choses qu'ils n'oserent ny repliquer ny refuser de souscrire: on appuya surtout sur les avantages du commerce et de l'agriculture; on fit craindre que si les corvées ne se faisoint point pour le nouveau chemin, les gens du causse de Rodez et du Valon seroint forcés d'aller les faire aupres d'Espalion; on assura que Mr l'intendant etoit infiniment surpris et qu'il savoit [lire: avoit?] ecrit qu'on ne demandat pas l'ouverture de ce chemin, et finalement on engagea à la ville la parolle d'honneur de Mr l'intendant de repandre des dons et des liberalités à l'infini. Il n'en falloit pas tant pour gens qui ont peur de la capitulation et qui cath[é]chisoit si vivement celuy que le profanum vulgus [le vulgaire profane] appelle le pere de la patrie: Reflexion faite, on vit qu'il n'etoit pas supportable d'envoyer une deliberation signée de si peu de gens; alors ordre à Glandines d'aller mandier des seings d'une porte à l'autre; et par cet expedient elle se trouve souscrite par environ vingt cinq personnes: ce n'est pas qu'on n'ait proposé à beaucoup plus de gens de signer, mais ils ont constamment refusé, entr-autres Mrs Gaston Molay, Bancarel, Balza, Azemar, Delprat et bien d'autres. Ces messieurs là, ou la pluspart d'eux, ont projetté de former un[e] opposition à la deliberation, et sans doute que le nombre des opposants sera tres considerable; elle seroit deja signifiée si Mr Bancarel etoit de retour depuis où il est, et où il a expliqué ses sentiments. Mr de Tayac doit encore grossir le nombre des opposants, car outre que les malheurs du temps luy font sentir vivement combien l'ouverture de ce chemin est à craindre, il voit encore bien clair que Panat, Clairvaux et autres lieux voisins en souff[r]iront si ces communautés ne trouvent un protecteur qui les sauve du malheur qui les menace. Il est bien à esperer, Monsieur, que dans ces tristes circonstances vous voudrés bien ne pas les abandonner et que vous les appuyerés de votre puissant et genereux secours. Notre ville en ressentira encore les effets et en_____ son deffenseur; mais Monsieur, le temps presse et c'est ce qui fait que je prends la liberté de vous ecrire ce qui se passe; lundy on doit faire partir la deliberation; on croit meme qu'elle est partie et on pourrait [?] _________ surprendre un ordre pour commencer le chemin si ____________tout ce pays est obligé de tomber pour toujours sous le poid des ___________ et des charges dont il sera accablé. Il me parut dans le carn__________er que vous etiés plus convaincu que personne de l'inutilité de ce chemin et le desordre qu'il alloit causer. Si vous le trouviés à propos, Monsieur, on pourroit tenir une deliberation à Panat contraire à celle de Rodez; cela fortifieroit le droit des opposants. J'espere d'avoir l'honneur de vous faire ma reverence mardy prochain. En attendant j'ay celuy d'etre avec un profond respect

Monsieur,

Votre tres humble et tres obeissant serviteur,

Puech

[En bas de la lettre, un personnage non-identifié a ajouté une phrase pour le comte:] On m'a remis la lettre cy jointe hier au soir à dix heures.


Deux jours plus tard, le comte de Panat, alors à Villefranche de Rouergue, écrit à Charles-André Lecoré, intendant royal de la généralité de Montauban, Le lendemain, 5 mai, ce dernier répond: il tente d'amadouer le comte et de le faire patienter jusqu'à l'arrivée à Montauban d'un nouvel intendant, Alexis-François de Gourgues.

[À] le comte de Panat, à Villefranche

J'ay receu, Monsieur, la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'ecrire le 4 de ce mois [mai 1771] contenant des representations au sujet de l'ouverture du chemin de Rodez à Figeac. Mr Seguret m'avoit envoyé par le dernier courier la deliberation de la ville de Rodez et de celle de Marcillac à cet egard, que je n'ai point jugé à propos d'autoriser avant d'etre instruit de toutes les communautés qui doivent travailler à ce chemin, et s'il n'occasionneroit pas quelque representation. M. de Seguret vient de m'ecrire que plusieurs communautés paroissoient s'y opposer, à sçavoir par votre lettre que ce chemin vous occasionneroit un prejudice considerable. Comme je serois tres faché de prejudicier à qui que ce soit, et particulierement à vous, je viens de ________________ __[illisible]_________________ toutes choses à cet egard. Ce sera à Mr de Gourgues, mon successeur, à juger de la necesité de ce chemin ou à prendre les mesures necessaires pour que personne n'ait lieu de s'en plaindre. Il a de trop bonnes vœux [?] pour le bien public pour ne pas faire à ce sujet tout ce qui pourra dependre de luy, et je suis persuadé qu'il aura tout l'égard possible aux representations que vous pourrés lui faire.

J'ay l'honneur d'etre avec un sincere et respectueux attachement, Monsieur, votre tres humble et res obeissant serviteur

Lacoré

La "cabale" emporte. Peu après cette échange épistolaire, on semble avoir entamé les travaux sur le chemin Rodez-Figeac. Les quelques documents préservés par les Adhémar ne permettent pas d'affirmer que — pour employer une expression qui ne figurera dans les dictionnaires qu'à partir des années 1870 — le "chemin" qui allait lier Rodez à Figeac avait pour but de "désenclaver" une bonne partie du Vallon. Le désenclavage était toutefois un des grands mérites de ce projet, et nous verrons que les successeurs des intendants royaux (c'est à dire, l'administration préfecturale des années 1840 et 1850) s'en rendaient bien compte.

Quant à l'opposition des habitants de Panat et Clairvaux, la lettre du 2 mai 1761 — celle où il est question d'une "cabale" — laisse entendre qu'ils craignaient être obligés de contribuer aux frais d'une route qui n'allait pas désenclaver les deux villages: "tout ce pays est obligé de tomber pour toujours sous le poids ... et des charges ont il sera accablé."

Avec la Révolution, les projets routiers se sont arrêtés quasiment partout en France, pour ne reprendre que quelques décénnies plus tard. La reprise des travaux sur la "route royale no 140" (la route de Rodez à Figeac) date de la Restauration. Grâce aux procès-verbaux publiés par le Conseil Général de l'Aveyron, (2) nous savons que, en 1840, ces travaux étaient surtout "isolés et sans point de contact" (1840, p. 90). Ces procès-verbaux jettent du jour sur la continuation du projet routier que l'administration royale avait lancé quatre-vingts ans auparavant. Penchons-nous donc sur cette source précieuse.

Sans employer un mot qui n'a pas encore été inventé, les autorités y insistent sur la nécessité économique de désenclaver le Vallon:

"De tous les chemins de grande communication, celui de Rodez à Bagnac[-sur-Célé], par Valady, Decazeville et Livinhac, est, sans contredit, un des plus importants. Il ouvre un double débouché aux produits abondants du vignoble de Valady et des environs .... Il ne lui sera réellement utile toutefois que lorsqu'il sera tout à fait praticable, d'une part entre Valady et Firmi, et de l'autre entre Livinhac et la limite du département. Les autres parties du chemin sont déjà accessibles au roulage et même à l'état d'entretien sur quelques points" (1842, p. 61).

Et encore:

"Ne devons-nous pas l'espérer de l'administration au moment où l'industrie viticole est tombée dans un tel état de souffrance que le Gouvernement paroît disposé à employer tous les moyens en son pouvoir pour venir à son secours? Les vallées de Marcillac et de Valady, encombrées de leurs riches produits, leur trouveraient des débouchés faciles au moyen de la route demandée qui leur fournirait l'avantage de les écouler d'une part sur Decazeville, Rignac et le Ségala, de l'autre sur le Causse et la Montagne, Sévérac et le canton de Laissac" (1842, p. 163).

Les membres du Conseil insistent aussi sur la nécessité de terminer le tronçon entre Valady (3) et Firmi, qui n'était pas encore carrossable et où il fallait faire des "travaux extraordinaires":

"J'ai lieu d'espérer que ... la partie de ce chemin sur laquelle s'exécutent les travaux extraordinaires ... pourra être livrée au roulage, et qu'en outre le pont qui se construit à Valady sur le ruisseau d'Ady, permettra prochainement de la mettre en communication avec les parties, sinon complètement terminées, du moins viable, du chemin supérieur, c'est-à-dire les parties comprises entre Rodez et Valady. La partie inférieure, de son côté, entre Decazeville et les limites du département du Lot, ne sera guère moins promptement achevée. ... Une diligence la parcourt déja journellement" (1843, p. 61).

"Travaux extraordinaires": est-ce une allusion à la difficile descente qu'on appelle le "tournant du sous-préfet"? Quoi qu'il en soit, cette forte descente marquait manifestement une frontière à la fois physique et mentale, entre le tronçon de Valady à Firmi, et celui du "chemin supérieur" qui avait Rodez comme point de départ et qui traversait ensuite le causse.

Finalement, ces procès-verbaux révèlent que, presque dix ans après la première allusion à cette route — on l'appelait maintenant la "route no 140 " — elle n'était toujours pas terminée (1852, p. 69). À partir de 1853, les procès-verbaux sont muets sur cette route qui allait un jour lier Rodez non seulement à Figeac mais aussi à Montargis. Ce serait l'indice que le projet tirait à sa fin.

Le trajet de cette "route de grande communication" se voit dans l'atlas du département de l'Aveyron préparé par Victor Lavasseur en 1856. On y voit les trois parties de la route en construction. On avait plus ou moins fini les tronçons à chaque bout du chemin (rehaussés ici en vert mais indiqués dans l'atlas par des traits épais); il restait cependant à faire la partie centrale, celle de Valady à Aubin (en jaune et indiquée par des traits plus fins dans l'atlas). Notez, dans le petit détail à droite, que Lavasseur montre, juste au sud de Valady, les lacets du "tournant du sous-préfet.)



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II. La Grande Rampe de la Côte de Panat

À la fin du XVIIIe siècle, la "communauté de Panat" était en revanche moins réticente à propos de l'améloriation de plusieurs "rampes" qui existaient déjà sur la côte de Panat. Ces rampes avaient grand besoin d'un "adoucissement," mais elles permettaient aux habitants de monter au causse, y rejoindre les chemins, et les sentiers plutôt sommaires, qui partaient vers Rodez. La communauté a donc concentré ses efforts sur la construction d'une "Grande Rampe"; elle était même prête à participer aux frais, car ce projet faciliterait la circulation locale.

À en juger par les documents qui suivent, il y a un rapport assez étroit entre la construction de la Grande Rampe de la Côte de Panat et la construction du chemin de Rodez à Figeac. En effet, l'administration royale va contribuer aux deux projets, plus ou moins simultanément. Les petites "rampes" existantes seront transformées en une seule "Grande Rampe" qui, pour les habitants de la paroisse de Panat, facilitera l'accès au causse et permettra à joindre, tant bien que mal, la nouvelle "route royale" qui va lier Rodez à Figeac. Cette Grande Rampe conviendra non seulement aux piétons et aux bêtes de somme, mais aussi, semble-t-il, à des voitures à roue petites et légères. Quelle heureuse innovation!

Vers 1770, le travail sur la Côte commence: un document daté le 4 novembre 1787 révèle qu'à partir de 1770, Panat payait à l'administration royale "la somme de quatre cent livres annuelement" pour "faire une partie de la Côte." (À en juger d'un autre document, quand la communauté dit "partie" elle veut dire "une partie des frais," pas "une partie de la côte": rappelons-nous que la Monarchie s'était engagée à payer les deux tiers du montant total.)

Les papiers des d'Adhémar permettent de dresser la chronologie de ces travaux sur la Côte de Panat jusqu'au début du XIXe siècle:

En décembre 1777, le greffier de la justice pour Panat publie un appel d'offre pour cette rampe qui va faciliter la communication entre Panat et Rodez.

Avis au public

Les consuls de la communauté de Panat, qui ont été autorisés à faire reparer la cote qui va de ce lieu à Rodès, feront procéder à l'adjudication, au rabais, de cet ouvrage, le 24 xbre 1777, à une heure après midi, à la salle de l'hôtel de ville de [la] cité de Rodès. Le Sr Suquet, greffier de la justice de Panat, donnera connoissance à tous ceux qui se présenteront du devis de l'ouvrage, de même que des conditions auxquelles s'en fera l'adjudication, il recevra les offres jusqu'au 24 [sic] xbre, qu'on ne sera plus reçû à en faire qu'à l'hôtel de Rodès.

La Monarchie entre vraisemblablement en action vers la même époque, mais ce n'est qu'en janvier 1781 que François-Laurent Lamandé, ingénieur des ponts et chaussées à Montauban, signe un devis:

"Devis des ouvrages à faire en terrasses, maçonnerie à pierre sèche, pavé, empierremens, et autres pendant l'année 1781 ... pour la réparation, élargissement et adoucissement des Rampes de la Côte de Panat." Selon l'Estimation signée par le même l'ingénieur, le project coûtera 3231 livres 4 sous 2 deniers. Panat est censé payer le tiers du montant total, et l'administration royale contribuera "les deux tiers en sus."

Ce devis dont la transcription est disponible sur une autre page révèle qu'un chemin vers le causse existe déjà, mais que son tracé défectueux est à corriger. Le nouveau chemin se fera sur l'emplacement et l'alignement existants. Il y aura quatre lacets. Une innovation importante: des voitures pourront monter et descendre ("deux tournants ... seront aggrandis pour la facilité du service des voitures").

Le chemin aura une largeur de seize pieds (un peu plus de trois mètres), et il sera empierré. Il y aura un ruisseau pavé au milieu de la voie, pour l'écoulement de l'eau de pluie. De larges fossés de drainage sont prévus "pour éloigner les eaux de la montagne qui bientôt dégraderaient le chemin." Du côté de la vallée, le mur de soutènement, haut de deux pieds (environ 60 cm) sera "chaperonné avec des pierres arrondies [clouques] ... bien serrées entre elles." Le souci d'efficacité des ingénieurs se voit dans l'Estimation attachée au Devis. Tout est minuté, mesuré, calculé. Par exemple, pour transporter la terre en descendant, ils vont employer un "charriot à bras ou camion conduit par trois hommes, portant 6 pieds cubes [de terre et de pierres], parcourant 8.000 toises [16.000 mètres] par jour ou 1.000 toises par heure, en supposant le temps de la charge et décharge de 4 minutes, où 66 toises [132 mètres] fera à cette distance 24 tours."

Le montant total des travaux: 3231 livres, 4 sous, 2 deniers.

Panat continue à verser sa contribution, mais en novembre 1787, le secrétaire de la communauté atteste qu'entre 1770 et 1787, la communauté a taxé les habitants pour la somme totale de 1920 livres - 843 livres de plus que le tiers prévu par l'Estimation de 1781; mais que l'administration royale n'a pas encore contribué un sou. (En effet, la principale contribution de la monarchie semble s'être limitée aux "Devis" et "Estimation" élégamment calligraphiés et que le comte de Panat conservera dans ses archives!) Surtout, sans le soutien des ingénieurs des ponts et chaussées, le projet avance mal: les terrassements qui se font sous l'égide de la communauté de Panat s'arrêtent, et les améliorations se ruinent avec chaque orage.

Copie d'une lettre de M. Franques, notaire royal et secretaire de la communauté de Panat, en datte du 4 novembre 1787 à Mr le comte d'Adhemar de Panat:

Monsieur,

Au moment que j'ai reçu la lettre dont vous avés voulu m'honorer, je venois de travailler au mémoire que je me suis proposé de presenter à l'administration qui est relatif à toutes les demandes que fait Monsieur de La Valete (Procureur syndic) dans sa derniere lettre. J'expose que la communauté de Panat a imposé en 1770, 1771, et 1772 la somme de quatre cent livres annuelement, ce qui fait seize cent livres; que cet argent a été emploié pour faire une partie de la Cote et que la communauté n'a pas encore reçu le premier sol de la part de l'administration, quoiqu'elle ait promis de donner les deux tiers en sus de ce que la communauté a imposé, et qu'en outre ladite communauté a imposé une somme de cent livres en 1786 et 1787, et qu'elle a deliberé d'en faire autant en 1788, ce qui fera en tout la somme de mille neuf cent livres; et que si l'administration effectuoit ses promesses de donner les deux tiers en sus, ce qui feroit trois mille huit cent livres, la Cote seroit bientot parfaite, au lieu que l'ouvrage qui est déjà fait dépérit journellement, et qu'en conséquence il importe de la rendre parfaite.

Viennent ensuite la Révolution et le Consulat. Or, "la période révolutionnaire n'a pas eu les plus heureux effets sur les routes. Souvent l'entretien cessa. Tout travail fut arrêté de 1795 à 1798; même pendant le Consulat, les fonds promis par le gouvernement ne sont que partiellement payés" (4)

Les travaux sur la Côte de Panat s'arrêtent. La communauté de Panat se sent volée. Elle a déjà versé à l'administration royale la somme de 2900 livres pour la construction et entretien de la Côte. Un feuillet isolé, copié du "Livre de Panat" (perdu), témoigne du désarroi des consuls de Panat vers 1790:

Les consuls de la commune de Panat, dont Caumon l'a été 5 ans, devoient rendre compte à ladite commune de 400 lt imposées chacune de ces années, ce qui feroit 2000 lt et en outre 30 lt imposées pendant 3 ans pour l'entretien de la Côte, ce qui feroit 90 lt.

Peu après la création des préfets en 1800, sous le Consulat, les "propriétaires de la commune de Panat," exaspérés, font appel au préfet:

Au prefet du departement de l'Aveyron

Citoyen préfet

Les sousignés, proprietaires de la commune de Panat, ont l'honneur de vous exposer que pendant le Regime de l'administration provinciale [c'est à dire, avant la création des départements en 1800], il fut employé des sommes considerables provenant des fonds des attelliers de charité (5) ou de la commune, ou bien des particuliers, sur le chemin allant de Panat joindre la grande route à Rodez, les sommes qui elevent à 3650 lt aujourd'huy. Ces ouvrages negligés sont presque en ruine et ils le seront totalement si on ne s'empresse d'y faire quelques reparations.

Il fut imposé en 1789 pour continuation de travaux à faire sur le chemin dans le rolle de la commune de Panat une somme de cent livres dont l'emploi n'a pas été fait; il reste entre les mains des percepteurs des années suivantes des fonds appartenants à la commune qui restent oisifs pour elle et dont lesdits percepteurs tirent parti. Veuillez bien, Citoyen prefet, ordonner qu'ils rendent compte pour les fonds provenants de leur relicat, etre employés aux reparations dudit chemin, ainsi que la somme de cent livres et les autres dont ledit percepteur de 1789 restera relicataire d'apres le com[p]te qui lui a eté demandé par le maire de votre part, les sousignés, malgré la detresse dans laquelle les a réduits le defaut entier de recolte de l'année derniere fairont un effort pour aider à ladite reparation de leurs bras et de leurs fonds et ils ne doutent pas que leur exemple ne soit suivi par la tres grande majorité des habitans de la commune.

Ils attendent avec confiance, Citoyen prefet, que vous accueillerés leur petition et que le chemin dont ils vous proposent la reparation ne restera pas long temps dans le delabrement où il se trouve.

Salut et respect

Après cet appel au préfet, rien!

Une version de la "Grande Rampe" des années 1780 — sans doute une version plus rustique — a toutefois été terminée vers1890. Des recherches plus poussées permettront, peut-être, de déterminer la date de l'achèvement de ce project sempiternel. Pour le moment nous n'avons trouvé que les plaintes des habitants d'Issalinie qui, en 1865, cherchaient à se désunir de Panat pour s'attacher à Balsac. Et pourquoi? Tout simplement parce que Panat "se trouve à 300 mètres au-dessous du plateau de Balsac, et qu'ils ne peuvent y arriver que par des chemins d'une très-forte rampe très-difficiles en été et presque impraticables en hiver." (6) "Très difficiles": est-ce une allusion aux travaux interminables qui effectivement auraient rendu difficile la descente ou la montée de la Rampe? Ou est-ce une simple exaggération qui a pour but de faire fléchir le préfet?

On voit la Rampe dans deux photos. La plus ancienne des deux date d'environ 1890 (7): de toute apparence, les travaux sur la Rampe tirent sur leur fin ou viennent de s'achever.

L'autre photo a été prise au plus tôt en 1893. (C’est un détail de la photo entière, reproduite à la tête de cette page.) La construction de la Rampe est sans le moindre doute achevée. (8)  En effet, on y aperçoit une procession composée surtout de femmes en longues jupes qui montent dignement la pente qui, tout en restant raide, est plane. Elles n'ont plus besoin de craindre des tas de pierres laissés par les ouvriers, ni de petits effondrements provoqués par la pluie.

La rampe a été fortement abîmée dans les années 1950 (?) lors de la création d'un chemin de terre qui est grosso modo parallèle à la Rampe. C'est à dire que le bulldozer a fait basculer en bas des grosses pierres sur lesquelles s'appuyaient la partie supérieure de la Rampe. Cette partie supérieure est devenue un des lacets du nouveau chemin de terre. Seule la partie inférieure restait plus ou moins intacte; elle est vite devenue une montée pour les brebis et un raccourci pour les piétons. Les restes de cette rampe formidable, faite avec tant de peine et de frustrations, sont maintenant envahies par la nature. Depuis quelques années, un gouffre y est apparu: il rend impraticable le chemin, et inutile toute tentative de débroussaillement.



 

 

 

 

 

 

 

III. Le "chemin no 17" (la route actuelle D 257) désenclave enfin Panat

Les procès-verbaux du Conseil Général révèlent que vers 1851 (9) — c'est à dire, à l'époque où on achevait les travaux sur de la route de grande communication entre Rodez et Figeac — la préfecture a approuvé la construction du "chemin no 17" qui commencera à Valady, traversera Clairvaux et Bruéjouls, et continuera vers Abbas, Les Planques, et Moyrazès. Un embranchement vers Panat et Nuces est prévu (1876, p. 178).

Les membres du Conseil tiennent à désenclaver le Vallon:

"Cette ligne offre un débouché aux produits du vallon de Marcillac, que l'on exporte dans le Ségala" (1869, p. 211).

La première allusion à ce chemin date de 1867: elle mentionne des travaux en cours à Clairvaux:

"L'état de la situation du chemin no 17 est à peu près le même que celui de l'an dernier. La plus grande partie des resources disponibles en 1866 a été affectée à la construction d'un pont à Clairvaux sur l'Ady. Ce pont [est] aujourd'hui terminé ..."(1867, p. 173).

Des travaux se font aussi près de Valady:

"Le roulage a pris possession de la partie de ce chemin entre la route départementale no 1 [la route qui lie Rodez à Figeac] et Valady. Trois campagnes seront cependant nécessaires pour en compléter les travaux: une pour le redressement du vieux chemin, aux abords du pont de Tournemire, et les deux autres pour l'amélioration des traverses de Clairvaux et de Bruéjouls" (1868, p, 40).

Faute d'argent — mais aussi à cause de l'inertie, voire de la résistance sournoise des habitants — le progrès est parfois bien lent:

"Sans être terminée, [la ligne] est cependant praticable entre Valady et les abords d'Abbas. Il est extrêmement regrettable que la question des indemnités des terrains retarde indéfiniment la construction de la partie basse de la côte du pont des Planques, dans la commune de Druelle. Entre le pont des Planques et le ravin de Souleiragou, le service vicinal a pris possession des terrains qui ont été mis à sa disposition par M. le maire de Moyrazès, et il aurait construit attenante le pont sur ce ruisseau si les ressources provenant de l'imposition extraordinaire des deux centimes départementaux n'avaient fait défaut et ne l'avaient obligé à ajourner à l'année prochaine" (1869, p. 211).

Vers 1876, la préfecture devient plus optimiste: les travaux à Abbas et La Planque avancent et "il y a lieu d'espérer que cette ligne ne tardera pas à être livrée entièrement à la circulation" (1876, p. 178).

Il reste à combler une "lacune" de 2542 mètres. Elle résulte du peu d'enthousiasme témoigné par les habitants autour de Panat et de Nuces:

"La lacune signalée sur ce chemin, qui se développe tout entier dans l'arrondissement de Rodez, se trouve sur l'embranchement vers Nuces. Les communes de Valady et de Clairvaux, les seules traversées par cet embranchement, attachent une importance très-médiocre à sa construction. Aussi leurs municipalités n'ont-elles pris jusqu'ici aucune mesure pour aquérir les terrains nécessaires à son assiette" (1878, p. 300).

Cinq années passent; la lacune persiste. En août 1884, le préfet approuve le tracé final du chemin. Autrement dit, les terrains ayant été enfin acquis, les travaux entre Clairvaux et Panat peuvent commencer:

"M. le Préfit présente à votre approbation un projet de construction de l'embranchement du chemin d'intérêt commun no 17, dans la partie comprise entre Clairvaux et le bourg de Panat. Toutes les formalités exigées par la loi ayant été remplis, votre commission vous propose d'approuver le projet" (1884, p. 100).

Bientôt le préfet annonce une dernière décision à propos de embranchement Panat-Nuces. Il autorise "l'élargissement" de la route depuis la nouvelle église de Panat et, semble-t-il, l'entrée de Serres, qui à l'époque fait partie de la paroisse de Panat:

"Travaux à exécuter déclarés d'utilité publique, chemin no 17 ... Élargissement entre l'église de Panat et le profil no 64 (10) sur 757 m." (1885, p. 26). Les cantonniers peuvent donc entamer les travaux.

En somme, ce n'est que vers 1886 ou 1887, au plus tôt, que Panat sera enfin désenclavé et qu'on pourra rouler de Nuces jusqu'à Clairvaux, voire à Valady.

 


Notes:

1. Le comte d'Adhémar racontait souvent que son grand-père avait fait son possible auprès des autorités pour faire passer le chemin de fer par Panat et Clairvaux, et non pas par Nuces et Marcillac!

2. Rapports de M. le Préfet ... et Procès-verbaux, 1840, p. 90. Digitalisations disponsibles grâce à Gallica.fr, en cherchant (par Google) les mots "rapports" "conseil general" et "Aveyron." Cela devra aboutir à la page suivante: http://gallica.bnf.fr/Search?ArianeWireIndex=index&p=1&lang=EN&q=rapports+conseil+general+aveyron).

3. Voir aussi Procès-verbaux, 1842, p. 160, qui place Saint-Christophe dans une de ces lacunes.

4. André Meynier, Ségalas, Levézou, Châtaigneraie: Étude géographique (Aurillac, 1931), p. 160.

5. Quelques phrases tirées de l'étude d'André Meynier, Ségalas, Levézou, Châtaigneraie: Étude géographique (Aurillac, 1931) permettent d'encadrer dans un schéma plus large nos quelques données sur la lente élaboration de la "Grande Rampe" de la "Côte de Panat." Meynier note qu'au XVIIIe siècle, "sur les grandes artères de circulation générale, on greffa des voies d'intérêt régional. ... Au moment des crises économiques on fit entretenir par des ateliers de charité ... les sections les plus intéressantes d'itinéraires restés jusque-là à l'abandon. ... Quant aux chemins intéressant ce que nous pourrions appeler la circulation locale (transport des denrées de la maison aux villages-marchés ou inversement) et la circulation rurale (du champ à la maison), ils étaient laissés à l'initiative des paroisses et des particuliers et se trouvaient dans un tel état que la moitié de l'année toute circulation était impossible (p. 169). Pour le projet de faire une "Grande Rampe" à Panat — un projet d'intérêt local — les authorités royales avaient l'intention de faire appel, en 1781, à un établissement d'assistance publique qui faisaient travailler des pauvres ou des sans emploi.

6. Procès-verbaux, 1865, p. 283 (et aussi p. 145).

7. On voit au premier plan les ruines de la maison romane qu'on est en train de détruire pour récupérer la pierre. La maison du curé, construite avec ces pierres, n'existe pas encore. On y voit aussi le "chemin no 17," flambant neuf, ainsi que le vieux chemin muré qui descend vers la droite à la Frégière et qui est coupé par la nouvelle route.

8. On y voit la maison du curé, bénie en juillet 1892 selon le Livre de la paroisse de Panat.

9. Ce chemin a été "classé par arrêté préfectoral en date du 13 septembre 1851, longueur total 28.422 m." En 1878, des "lacunes" de 2.542 m. restaient à combler, et 699 m. étaient "en construction" (1878, p. 300).

10. Nous n'avons pas pu identifier le "profil no 64," mais la longeur de ce tronçon plus large — et exceptionnellement plat — correspond à la distance entre Serres et Panat. La route est effectivement plus large entre Serres et l'église, et ce tronçon est bordé par a une belle muraille. (En revanche, dans le tronçon de la route qui descend vers la Frégière, ce genre de muraille fait défaut.) Ensemble, cet élargissement et cette muraille rendraient plus sûre la promenade des paroissiens entre Serres et Panat.